Thibaut Badin, musicothérapeute, percussionniste, meneur de batucada brésilienne en France, a répondu aux questions de Laure-Anne Fillias-Bensussan pour fragile.fr. Il nous parle de son parcours de musicien et de ses métiers en musique, en quatre épisodes

Episode 1 : cliquer ici

Episode 2 : un chemin vers soi, toujours avec les autres…

Dans musicothérapie, il y a thérapie, soin, et ta formation d’éducateur spécialisé n’est pas directement tournée vers le soin comme celle des infirmiers ou des aides soignants, mais à première vue, vers l’éducation et la socialisation. Comment es-tu devenu aussi musicothérapeute ?

Les personnes dont s’occupe un éducateur spécialisé peuvent être très différentes, d’où des missions assez différentes, il y a les jeunes en foyer, il y a les personnes précaires par l’emploi, le logement, et puis il y a les personnes handicapées ; chaque fois la mission est différente avec des objectifs différents dans lesquels le bien-être de la personne a toujours sa part à des degrés divers. Pour des handicapés lourds, le bien-être est l’objectif principal.
Mais le pédagogique est un élément du dispositif thérapeutique, c’est un outil, et comme tel il est intéressant. C’est très équilibré, je passe autant de temps d’un côté que de l’autre. Même dans une séance de musicothérapie on peut faire du pédagogique, de l’éducatif, du moment qu’on en a conscience et qu’on ne sacrifie jamais le soin et le bien-être ; c’est impossible de faire du thérapeutique pendant toute la durée d’une séance, qui est de vingt ou quarante minutes. On a besoin de donner des consignes et là on n’est pas dans le thérapeutique directement, mais cette consigne déclenche des actions qui apportent en termes de soin.
Ce sont des rencontres fortes quand j’ai commencé à travailler qui ont centré mon intérêt vers le monde du handicap ; j’ai appris que ce qui est important, c’est le ressenti, l’appropriation des sensations, le plaisir et le bien-être. Comme dans la pratique de la musique en général, le ressenti est vraiment important.
La musicothérapie est destinée à des personnes qui ont des difficultés de communication, depuis des personnes mutique (autisme ou autres), à des personnes qui ont perdu l’accès à la parole (maladie d’Alzheimer) en passant par des personnes qui souhaitent travailler sur leurs difficultés à communiquer avec les autres. La musicothérapie, comme toute thérapie vise des améliorations pour le patient (confiance en soi, créativité, écoute, partage etc…) .
Dans ma formation d’éducateur spécialisé, j’ai été amené à faire des ateliers de percussion, à la fois auprès de jeunes de centres sociaux, ou de personnes handicapées. La musicothérapie était une suite logique et une manière d’approfondir la chose. Je faisais pratiquer les percussions, mais sans avoir de soutien théorique, de références, d’expérimentations, et j’ai trouvé très intéressant de compléter ainsi ma formation, trois ans supplémentaires.
Mais, plus que l’aspect théorique de la formation, ce qui m’a le plus appris, c’est la confrontation avec les pratiques des autres étudiants musiciens, et aussi mon dernier stage avec un musicothérapeute expérimenté, ainsi que trois semaines de post-diplôme à Toulouse, où nous étions mis au plus près des conditions des gens dont on aurait la charge, pour explorer de l’intérieur les perceptions, et les besoins qui se manifestaient. Ainsi j’ai intégré la notion d’aller-retour, approche et distance. Par rapport à une personne autiste par exemple, il y a des allers-retours permanents à faire avec précaution pour que la personne ne se sente pas agressée, ne me ressente pas comme un intrus. Mais cela vaut dans la relation en général, avec des degrés, et cela m’a beaucoup porté dans toute ma vie. Dans la formation initiale, c’était plus des techniques, dans la dernière, c’était davantage une formation à la prise en compte d’éléments psychologiques et humains, et de notre propre fonctionnement ; notamment sur l’identification de notre réception spontanée du rythme avant la mélodie ou vice versa. Là, ça a été une évidence pour moi que c’était la rythmicité que j’entendais toujours en premier et pas la mélodie. Pour d’autres stagiaires c’était l’inverse. Et du coup ça permet de mettre en place des stratégies différentes en repérant le fonctionnement des gens, élèves de musique ou handicapés.
En fait, la cohérence s’est faite toute seule, par la vie : j’étais éducateur spécialisé, fils de musicien professionnel, et percussionniste amateur ; la musicothérapie paraissait une continuité évidente.

Parti d’une formation musicale classique, où tu as donc choisi les percussions, le rythmique au profit du mélodique, saurais-tu dire ce qui dans cette pratique instrumentale t’a attiré, ce qu’elle touche de plus spécifique dans ton vécu physique et émotionnel, et peut-être aussi, si tu as pu l’observer, dans celui de toute personne, amateur, professionnel, handicapé ou valide ?

Il y a la variété des possibles, et des vibrations : les percussions c’est la famille d’instruments où on n’a toujours pas réussi à recenser l’ensemble des instruments, la possibilité d’improviser ou de créer des instruments rythmiques n’est jamais close. D’où une possibilité infinie de vibrations.
Il y en a deux sortes, les percussifs, avec deux ou trois sons maximum, et il y a aussi des percussions mélodiques, comme les claviers (xylophone, marimba, vibraphone, gender balinais, balafon en Afrique, etc…)
Et ces deux catégories n’apportent pas pour moi les mêmes sensations ; dans les claviers la mélodie peut prendre le dessus sur la rythmique et la qualité de vibration. Les lames sonores des claviers ne permettent pas la même amplitude de diffusion de son, de vibration, que les percussifs stricts.
Dans la batucada brésilienne il n’y a que des percussifs stricts mais sur des notes différentes, du plus aigu, le repinique, aux différents surdos et les combinaisons rythmiques instrumentales donnent aussi de la mélodie.
Du côté de l’Afrique aussi, il y a ce côté archaïque percussif, qui évoque les battements du cœur in utero ou contre un giron, le centre de gravité est ressenti plus bas, pas cérébral.
C’est corporel ça part des pieds, ainsi en musicothérapie, avec les personnes qui ont des Alzheimer, des états végétatifs, on peut jouer sur les battements de cœur, se mettre en phase avec la respiration du patient. De même, parfois si des personnes autistes dansent ou sautent, j’essaie de mettre la percussion en phase avec leurs mouvements, elles le ressentent, apprécient, et il y a quelque chose comme une acceptation de leur corps ; parfois je leur demande de me suivre, c’est une réponse vers moi ; mais quelquefois ils refusent et je dois m’arrêter.
À Montpellier, dans une institution pour enfants sourds avec handicaps mentaux, on avait installé un plancher vibrant, et j’ai beaucoup travaillé avec la vibration via ce plancher, une sorte d’estrade, avec des enceintes dessous, où on diffuse la musique ; on peut travailler sur le volume pour savoir à quel moment la personne ressent, le type de sons qui sont perçus, etc… ainsi la personne a part à la musique même quand son ouïe ne fonctionne pas. Les vibrations agissent sur le corps et l’émotion.

A suivre….

 

La photo de titre est de Luz Mendoza, sur unsplash.com

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