Thibaut Badin, musicothérapeute, percussionniste, meneur de batucada brésilienne en France, a répondu aux questions de Laure-Anne Fillias-Bensussan pour la revue Fragile. Il nous parle de son parcours de musicien et de ses métiers en musique, en quatre épisodes.

Episode 1 : un éducateur spécialisé…et ses percussions !

 

Peux –tu présenter les différents volets de tes pratiques professionnelles et artistiques, qui ont pour point commun de s’articuler sur la musique et plus spécifiquement les percussions. Tu te présentes comme éducateur spécialisé, musicothérapeute, professeur de batucada , et percussionniste. Quelle est celle de tes activités qui te prend le plus de temps ?

Je suis éducateur spécialisé à plein temps dans une M.A.S.(Maison d’Accueil Spécialisée) pour personnes poly-handicapées, et autistes profonds, qui accueille les handicaps les plus lourds, physiques et psychiques, quelle qu’en soient les causes. C’est une structure de 25 personnes dans laquelle je coordonne les activités adaptées qu’on peut proposer pour chaque résident, car ils ont des problématiques différentes. La loi demande des projets d’accueil individualisés. Il s’agit donc de poser des objectifs spécifiques et de mettre en place des moyens pour les réaliser. Ils sont dans la structure 24 h sur 24, 365 jours par an. Ils ont des visites, ou peuvent passer certaines journées dans leurs familles mais c’est dans la M.A.S. qu’ils vivent et dorment. Ils ne sortent jamais de la structure, sauf quand on leur propose des activités extérieures, ce que j’essaie de promouvoir. Ils ont besoin de voir le monde et d’interagir avec lui.

Quelle est la part de la musique dans ce que tu proposes au sein de cette structure ? Comment réagissent les personnes, comment s’emparent-elles de ce qu’on leur propose ?

J’y suis arrivé il y a huit mois, et il y avait déjà un atelier de percussions, avec les moyens du bord : une aide-soignante et un psychologue jouaient du djembé et on éveillait des réactions chez les résidents, ce n’était pas de la musicothérapie, mais cela pouvait s’apparenter à la musicothérapie réceptive, ils écoutaient mais ne jouaient pas.

Du fait de ma formation de musicothérapie , j’ai repris l’atelier de percussions et j’ai amené quelques petits instruments pour permettre à certains résidents de jouer, prendre des baguettes, être un peu plus actifs. C’était une semaine sur deux et maintenant c’est en place tous les vendredis, je le prends en charge avec un soignant ou un ou deux ou des stagiaires. Une psychomotricienne a été aussi recrutée, et elle s’intéresse à cet atelier, parce qu’en termes de sensations, pour certains résidents qui n’ont pas accès à la parole, c’est vraiment important de suivre leurs réactions corporelles. Ce travail pluridisciplinaire est vraiment intéressant parce qu’elle peut voir des choses que je ne vois pas forcément, parce que je suis plus dans le jeu et qu’elle peut se déplacer et observer. Il y a par exemple une résidente polyhandicapée, aveugle et sourde, et on peut utilement travailler sur ce qu’on a identifié de ses perceptions et de tout ce qui est peut-être corporellement ressenti.

Comment réagissent les personnes, comment s’emparent-elles de ce qu’on leur propose ?

Ça dépend beaucoup des résidents ; chacun a sa problématique et sa manière de réagir ; par exemple, il y a une résidente qui ressent très juste, et elle tape du pied ou prend la baguette et tape sur les tambours bien en rythme ; il y en a une en fauteuil électrique qui comprend tout ce qu’on lui dit, mais ne parle pas avec des mots : elle se déplace en tournant sur son fauteuil, c’est comme si elle dansait. C’est très beau à voir. Il y en a qui simplement sourient, d’autres tapent du pied, d’autres qui peuvent jouer avec des maracas, différents accessoires de percussion. Ce qui surgit c’est l’expression du bonheur.

Et puis il y a aussi les chants en une forme de dialogue : je les lance, et il y en a qui ne peuvent pas jouer avec leur corps mais ont accès à la parole, et qui du coup peuvent chanter avec nous. Ce qui est attendu c’est une amélioration de leur bien-être, de leur plaisir à vivre, de leur expression vers les autres, l’attente n’est pas sur un résultat artistique, mais sur un vécu du corps.

Ce matin par exemple, dans le cadre d’une association à laquelle je collabore depuis plus longtemps, Bambou orchestra, où je fais des ateliers pédagogiques de percussions pour divers publics, j’ai eu une séance avec un jeune ado autiste par ailleurs en institution, et c’est la première fois que sur les 45 minutes de séance, on arrive à jouer jusqu’à la fin. Ça fait trois ans que je le suis : au début, il ne cessait d’entrer et sortir, mais ses moments de concentration petit à petit ont augmenté. Là il joue en face de moi, il prend des baguettes, et il ne joue plus avec comme avec un jouet symbolique, il arrive à s’en servir pour jouer vraiment. Sa mère qui nous entendait derrière la porte à la fin a dit en entrant qu’elle croyait qu’on était avec un orchestre. Elle était tellement contente d’entendre son fils jouer comme ça !

Une personne autiste dont je m’occupe est depuis deux ans dans une chorale , qui l’accueille et lui fait sa place très positivement ; elle y a acquis d’écouter avec attention, et parfois restitue une note ou un fragment de cellule rythmique ; bien sûr, c’est toujours très bref, et il faut être très attentif pour identifier ce qui est un micro-événement, à valider avec légèreté, sans créer de blocage. J’ai commencé à côté d’elle, elle a appris peu à peu quand on chante et quand on doit se taire avec les autres. Comme elle émet des sons très aigus, je l’ai placée dans les sopranos, et mon objectif cette année est qu’elle arrive à fonctionner dans son pupitre, tandis que je chante avec les hommes. Cela a commencé, elle vient encore me chercher de temps en temps, je la rassure, je lui explique que je suis là pour elle et avec elle mais que chacun suit sa voix, et le double sens sous-jacent lui est peut-être perceptible par le corps et l’espace ; et je la ramène dans son groupe ; avec le temps elle y arrivera. Je suis très reconnaissant à la chef de chœur qui a accepté de lui faire sa place ; de temps en temps elle lui fait un retour, et a résisté aux plaintes de certains choristes que sa participation hors normes dérangeait, je lui en suis très reconnaissant. Mais ses compagnes de pupitre sont très bienveillantes et la soutiennent. Elle interagit quand elle le sent, comme elle peut.

A suivre…

 

La photo de titre est de Luz Mendoza, sur unsplash.com

4 Commentaires

  • Ariane Beth dit :

    Passionnant travail, allier utilité et beauté, réconfort et motivation à avancer : quel projet motivant. A suivre : oui, on attend la suite.

  • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

    Oui, l’investissement et l’expérience de ce jeune homme méritent d’être découverts…et comment la musique adoucit les moeurs de mille façons…

  • Sophie Chambon dit :

    Oui, ce qui est formidable dans ce premier volet c’est cette fonction « utile » de la musique ou d’autres pratiques artistiques qui rendent plus douces, plus vivables le quotidien de certains patients, malades, êtres en souffrance dans leur corps ou leur « âme » ou mental.
    Rien n’ est plus enivrant que d’écouter de la musique en live ou même chez soi sur une bonne chaine mais je l’avoue, cet aspect « accessoire »et néanmoins nécessaire pour certain(e)s n’ est vraiment pas suffisant si on considère cette thérapie que pratique humblement et avec talent ce cher Thibaut.
    Bravo donc pour cette mise en lumière passionnante basée sur le ressenti et le vécu de l’autre, pas seulement du musicien dont on est habitué à admirer le geste…

    • BADIN dit :

      Que dire de plus, si ce n’est l’admiration pour la patience et la ténacité qu’il faut pour se construire une pratique musicale et thérapeutique toujours à la marge des institutions, toujours sincère, efficace et revigorante…
      Marc Badin (oui, je suis le papa…)

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