Voici un segment de phrase qui m’habite depuis que je suis à la retraite :« […] cet instant plénier si pur qu’il fleurit soudain dans l’éternel. »
Lu dans Pour un moissonneur de Gustave Roud, auteur que j’ai découvert il n’y a pas si longtemps grâce à Philippe Jaccottet bien sûr.Il y a là une philosophie de vie qui me touche, qui sonne juste et que je tente de faire mienne.Pas simple cependant ! Comme l’écrit Christian Bobin (L’éloignement du monde), il s’agit de « cet art de vivre qui est le plus grand art : jouir de l’éternel en prenant soin de l’éphémère. »
Mais la formule de Roud n’est pas seulement philosophique, elle est poétique au sens le plus fort du terme : dans sa beauté condensée, elle fait advenir un épanouissement inouï qui mêle intensité, plénitude et sérénité.

En guise de contrepoint me vient cette phrase de Spinoza « Il est de la nature de la Raison de percevoir les choses sous un certain aspect d’éternité. » (Ethique partie II corollaire 2 de la proposition 44)
En précisant que ce qu’il nomme Raison n’est pas de l’ordre de l’abstraction. Elle a plutôt une valeur que je qualifierais de libidinale, elle porte l’énergie et la logique tout ensemble de « la force-même d’exister » précise-t-il un peu plus loin (scolie proposition 45). Ce qui fait pas mal écho il me semble à la citation de Bobin.
En tous cas pour moi Spinoza est poète aussi : « sous un certain aspect d’éternité » fait sonner tant d’harmoniques …
Merci pour cette référence spinozienne que je ne connaissais pas. Et oui, l’expression « sous un certain aspect d’éternité » est très belle et très juste à la fois car elle ne fige rien de la conception et du ressenti de l’éternité.
Tout à fait d’accord avec cette pulsion libidinale de force de vie qui passe au delà de toute entrave mentale.
Il arrive que je ressente, parce que l’air est doux, que la lumière est tendre , qu’une paix semble parcourir ce qui m’entoure, un état de plénitude que rien ne peut écorcher. Parce que l’éternité ou plutôt l’annulation du temps m’emplit entièrement. Des instants magiques qui se produisent tout au long de l’année avec de nombreuses variantes. Seul l’état est semblable et bienheureux.
Je suis heureuse, Jacqueline, que cette expérience bienheureuse soit partagée (et partageable).