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« Comme ils sont sanctifiés d’Absurde, les artistes qui ont brûlé une œuvre splendide ou qui, pouvant accomplir un chef d’œuvre, n’ont réalisé, délibérément, qu’une œuvre médiocre, ou encore, ces poètes du Silence qui, tout en se sachant capables de créer une œuvre absolument parfaite, ont préféré lui offrir la couronne de l’inaccomplissement absolu. (…)

Combien plus belle serait la Joconde si nul ne pouvait la voir ! Et si quelqu’un venait à la voler et à la brûler, quel artiste ce serait, un artiste bien plus grand que celui qui l’a peinte ! »

Fernando Pessoa Le Livre de l’Intranquillité de Bernardo Soares

J’apprécie la provocation : elle fait souvent avancer les choses, ou bien elle est signe que les choses avancent. Il arrive que la provocation devienne projet. C’est le cas de l’art contemporain où c’est souvent l’intention de provoquer qui compte.

(Ceci cache mal une recherche d’interlocuteur, une intention de communiquer : s’il n’y a pas de réaction, positive ou négative, la provocation tombe à plat).

L’art contemporain nous dit que l’œuvre n’est pas dans l’objet, qu’on peut exposer du vide, et démontre avec éclats, fracas et drôlerie, que l’art est bien un espace de liberté. Merci à lui pour cette ventilation salutaire.

J’ajoute cependant que j’aime aussi le foisonnement des musées et des villes, les forêts de marbre sculpté, les éclats de lumière d’une nature morte, bref tout ce frétillement, ces petites extases à la lecture d’un poème ou à la vue d’une toile – étincelles de bonheur.

9 Comments

  • jacqueline L'heveder dit :

    En effet, ce pas de côté est nécessaire au bon équilibre de la production artistique et le nom « intranquillité » avec son préfixe négatif autant que privatif montre l’intention de perturber, de démolir, le trop « tranquille ».
    Qu’en fait-on ensuite? Même si rien, comme vous le dites, cela donne un espace pour respirer autrement.

    • Andrée Hudelle Préhu dit :

      Finalement on ne fait jamais absolument  » rien », puisque l’on respire. Votre idée d’associer le fait de « respirer » à l’espace artistique ( contemporain ou non) me paraît très juste.
      Cette circulation de l’air, ce souffle, est le symptôme de l’émotion et transforme l’oeuvre en expérience vécue, vibrante. Qu’il s’agisse du halètement de l’effort, du souffle court de la découverte, du souffle coupé devant la beauté.
      Cela vaut pour l’artiste et pour celui qui regarde. On peut être à la fois l’un et l’autre…

  • Ariane dit :

    Je trouve ces propos de Pessoa (ou plutôt de son double Bernardo Soares) franchement déprimants. Il est vrai que Pessoa est un mélancolique avéré … En revanche la conception dynamique, positive, de l’art contemporain comme espace de liberté me touche. Même si au fond je ne sais pas bien définir tout ce que recouvre cet adjectif. Et si, surtout, je suis davantage portée à chercher dans l’art des « étincelles de bonheur  » comme tu dis si joliment (et qui ne sont heureusement pas absentes de beaucoup d’oeuvres contemporaines).
    Ce sont elles qui libèrent en moi la joie, la force, et la force de chercher la joie.

  • Laure-Anne dit :

    Je sais que Pessoa M, ses alias,et son disciple Tabucchi m’ont toujours tenue à distance, à cause de leur défiance triste envers le réel.
    Il y a une ligne de crête trouble entre cette absence de Joconde, comme ce rêve d’Albertine chez Proust, et le vrai combat de l’artiste avec la matière et le réel du monde…
    Beaucoup de nos artistes à force d’être conceptuels et de mettre en scène le vide de l’absence passent du côté de l’évitement avec les éléments…et du coup de l’inanité…les premiers qui firent un monochrome blanc ou des tas de poussière délivraient un message univoque , le sens de l’art n’est-il pas au contraire la richesse tonique et honnête de la polysémie?
    Mais peutêtre n’ai-je rien compris à la citation…qui me répond ?

    • Andrée Hudelle Préhu dit :

      Il se peut que ce que nous appelons réalité se constitue en partie dans notre for intérieur.
      Si l’on accepte une approche positive, la défiance à l’égard du réel peut aussi accompagner un regard plus focalisé, plus interrogateur sur soi. Cette observation peut conduire à découvrir ce dédoublement, ces êtres multiples qui vivent en nous et que nous sommes (jouons?) successivement.
      Comme vous , je crois que l’art est confrontation avec la matière. Mais cette confrontation est accompagnée d’un cheminement souterrain , intime, qui dialogue et interagit avec cette cette lutte – je reprends ici votre idée de  » vrai combat  » (expression qui implique forcément une certaine violence , mais c’est une autre histoire).
      Il me semble même que l’artiste combat non seulement avec la matière mais avec lui-même, contre lui-même. Il éprouve par là ce dédoublement que Pessoa a poussé à l’extrême.
      La « ligne de crête trouble » dont vous parlez est précisément cette limite un peu vertigineuse vers laquelle , me semble-t-il, l’art contemporain veut nous attirer, et que ses artistes s’efforcent sans cesse d’interroger et de transgresser.

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    « Combien plus intéressant serait Le Livre de l’Intranquillité si personne ne pouvait le lire ! Et si quelque tyran réussissait à en détruire tous les exemplaires, quel écrivain ce serait, un écrivain bien plus grand que celui qui l’a écrit !  » se disait Bernardo Soares en s’endormant, soulagé à l’idée d’une telle éventualité, improbable, certes, mais si apaisante.

    • Andrée Hudelle Préhu dit :

      Pour faire suite aux questionnements implicites de votre commentaire, il est sans doute intéressant de lire ce qu’écrit Pessoa peu après l’extrait proposée :
       » Et moi qui parle ainsi – pourquoi écrire ce livre ? Parce que je le sais imparfait. Totalement rêvé , ce serait la perfection ; écrit, il se déperfectionne : c’est pourquoi je l’écris.
      Et surtout, comme je défends l’inutile et l’absurde, j’écris ce livre pour me mentir à moi-même, pour trahir ma propre théorie.
      Et la gloire suprême de tout cela , mon amour, c’est de penser que rien de tout cela peut-être n’est vrai, et que je ne le crois pas vrai moi-même.  »

      Voilà ce qui arrive quand on ne poursuit pas ses rêves jusqu’au bout.

      • Ariane dit :

        « Me mentir à moi-même » « trahir ma propre théorie » « gloire suprême je ne le crois pas vrai moi-même » … Heureusement qu’il n’a investi que le domaine artistique, et n’a pas essayé une carrière politique. Comme d’autres qui pourraient signer ces propos …
        Plus sérieusement, passionnant dialogue dans ces commentaires !

  • jacqueline L'heveder dit :

    Oui, en effet, je n’aurais pas cru que mon petit début soit suivi d’un tel cortège… riche en positionnements et en fers croisés.

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