Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés, peut être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de nous mêmes. (René Boylesve).
Voilà l’exergue choisi par Laurent Mauvignier pour La Maison Vide qui m’a fait réfléchir, d’un certain René Boylesve, auteur inconnu de moi et que je ne lirai probablement pas. Cette rentrée littéraire que j’ai suivie avec un peu plus d’attention cette année car elle faisait une place conséquente au « roman familial » m’a plongée dans au moins deux romans dont je ne suis toujours pas sortie à tous les sens du terme.
L’autre exergue, celui d’Officier Radio de Marie Richeux, est bien plus direct mais pas moins vif : On peut aussi bien apprendre les choses en les vivant. (Clarisse Lispector L’heure de l’étoile).
Et vous, accordez-vous quelque importance à ces citations qui ouvrent un livre ? Prennent elles alors « une puissance imprévue »?

Merci pour ce rappel de l’intérêt des exergues.
Pour ma part, c’est une fois faite la lecture de l’ouvrage que je reviens vers l’exergue pour en comprendre le sens. En imaginant que l’auteure ou l’auteur ont eux écrit tout un livre pour cela.
En écho à ce retour, l’exergue est un voile qui peut se déchirer, une vibration commune entre l’écrivain et ses lecteurs. J’ai la même démarche que vous, revenant en général vers la citation qui peut éclairer l’écriture.
Dans le cas de La Maison Vide, j’ai tout de suite pensé que l’exergue me donnait une clé : on a beaucoup commenté en amont l’origine du livre de Mauvignier, et j’avais été frappée de sa reconstitution d’une histoire familiale pour le moins tourmentée à partir de presque rien, de bribes de conversations, de photos où sa grand-mère était « effacée », pire découpée.
Les exergues m’accrochent beaucoup aussi. Ils sont pour moi comparables aux premiers pas dans une maison inconnue, où nous assaille dès l’entrée toute une ambiance, images, sons, odeurs, bruits. Une impression en reste durant toute la lecture, et en effet je reviens à l’exergue, pour confirmer, préciser, ou interroger cette impression.
Dans le même ordre d’idée, je suis très sensible aux titres. Qui cependant, comme les exergues d’ailleurs, ne tiennent pas toujours leurs promesses …
Sinon, pour faire ma grincheuse, j’avoue que j’ai calé sur le livre de Mauvignier, et cela m’a étonnée car son propos est passionnant, et son style suffisamment accrocheur pour que j’aie tenu un moment. Je ne sais exactement ce qui m’a gênée. Un certain manque de simplicité, peut être …
Ah merci Ariane! Je me sens moins seule. N’est-il pas surévalué, le Mauvignier ? Dès le prologue, interminable, on peine à voir la fin de ces 740 pages qui s’enchaînent presque sans respiration. Le souffle manque au lecteur qui perd pied, noyé dans une écriture qui prend plaisir à prendre son temps. Quant à ces maigres données transformées en fiction, il semblerait que l’auteur jouisse d’en rajouter au tragique familial : des personnages de femmes empêchées, une arrière-grand-mère intransigeante et une grand-mère écrasée par un destin impitoyable.
En effet, je reviens aussi sur l’exergue une fois l’ouvrage terminé, l’éclairage est alors plus direct. Les deux exemples que tu donnes, Sophie, amorcent des points de vue, invitent à prendre un chemin, mais je pense que les oublierai vite une fois dans la lecture, à moins que ce ne soit qu’une illusion d’oubli, et que la phrase se glisse de manière souterraine au sein de ma lecture…
Oui je pense que tu as vu juste Jacqueline. Les mots cherchent et trouvent leur chemin souterrainement, inconsciemment.
Ce monde ignoré de nous que de l’indirect (bruits, paroles, scènes saisies, photos) nous amène, n’est-ce pas précisément la source de l’écriture littéraire, qui prend des fragments de monde, et reconstruit un bout de monde mosaïque dans lequel on peut circuler avec des yeux neufs, ouvrir des fenêtres inattendues, et nous tourner, différents, vers le réel ?
Quand au second exergue, je dois dire qu’il me semble un truisme pas très éclairant dont je me demande ce qu’il peut apporter au livre et qui ne me donne pas envie de l’ouvrir.
J’adore les épigraphes de chaque chapitre du Rouge et le Noir et qui ont la triple fonction de nous donner de la pensée rapportée des personnages, de nous dire que la vie est un roman pour JS, et de donner comme la lune dans la géniale scène de la première nuit de Julien et de Mme de Rênal une lumière théâtrale aux péripéties…