SILENCES
« Que voulez-vous écrire quand on sort les enfants des décombres ? Dans quel ordre faut-il ranger les mots pour atténuer la douleur ? »
Artur Dron (né en 2000, poète ukrainien)
Le silence cherche son musicien, un musicien qui note les silences, ça se trouvait naguère*, avant la guerre, avant le bruit d’enfer qui déchire les tympans, les immeubles de Kiev, leurs enfants.
*Je me flattai d’inventer un verbe poétique accessible à tous les sens … J’écrivais des silences. Rimbaud (Une saison en enfer)
*Jadis avec flûte et mandore Sur les cordes de la viole Pour la délicate phalange
Musicienne du silence Stéphane Mallarmé

Les silences de Rimbaud et de Mallarmé sont de luxueux silences, ceux que permet la paix, fût-ce pour faire résonner ce qu’elle permet d’angoisses, d’extases, d’admirations…
Ceux du jeune poète d’Ukraine, on les devine pleins des cris et du sang des blessés, pleins des sanglots des endeuillés, plein du désir de vrais silences de luxe …et nos paroles voudraient être sonores assez pour les faire entendre, les rendre sì insupportables qu ´il n’y aurait plus d’autre choix que les faire cesser…
Mais…
« Dans quel ordre faut-il ranger les mots ? » Cette question résonne fortement pour moi.
Après « que voulez-vous écrire » qui débouche en effet peut être sur le silence comme impuissance des mots, cette deuxième question est comme un sursaut de vie, une persévérance à remettre de l’humanité, du sens, dans le chaos. L’ordre des mots contre le désordre de la mort.
Et puis cette douloureuse parole nous rappelle aussi de ne pas oublier la tragédie qui se joue en Ukraine, même si le monde n’est pas avare d’autres malheurs. Et convoque notre Europe à répondre présente.
Aux deux lectrices attentives qui ont fait résonner et enrichi ma contribution, j’offre cette variation :
J’écris seul en silence sur l’oreiller
en mesurant la chance de ne pas écrire « dos au mur »
comme ce qui advint à l’admirable André Chénier
guillotiné le 7 Thermidor de l’an II
à l’âge de 31 ans :
« comme un dernier rayon
comme un dernier zéphyre
au pied de l’échafaud
j’essaie encor ma lyre »
Si la question est posée par un poète, elle est alors une réponse possible à la question qu’elle pose.
Si celui qui parle est un parent, alors, me semble-t-il, elle ne se pose pas, et seul convient le silence.
Ou peut-être, loin de l’oreille du parent, dire le nom des suppliciés.
Oui, comme le suggèrent déjà les premiers commentateurs, mettre des mots sur l’horreur c’est déjà en être à l’écart, un peu, et ces mots ne peuvent être les mêmes selon qu’il s’agit d’un poète ou d’un parent, de même le silence.
Et l’ordre dans tout ça?
…