La Colère, chante-la, Muse, celle d’Achille, fils de Pélée,
Cette tueuse qui jeta sur les Grecs d’innombrables souffrances !
Leurs souffles robustes de demi-dieux, elle les jeta chez Hadès,
Et eux-mêmes, elle les livra aux chiens
Et aux oiseaux ! Zeus le voulut ainsi
dès lors qu’éclata la querelle
entre le roi Atride et le divin Achille.
Homère, Iliade, vv. 1-7
Dans cette phrase dont la forte puissance rythmique me revient souvent, j’entends toutes les colères depuis toujours, les boudeuses, comme celle qui commença l’Iliade, ou les tonitruantes comme celle qui s’ensuivit, de bon droit parfois, tueuses toujours. Avant elle, celle d’un mari quitté, et de son clan avec lui.
Encore cette phrase d’ouverture ne mentionne-t-elle pas le carnage final des Troyens des deux sexes, centrée qu’elle est sur le désastre grec.
Les querelleurs, les vengeurs, les rumineurs, au nom de dieux ségrégatifs ou de bonnes causes, au nom d’egos vides mais enflés, sont des machines d’anéantissement.
La violence des colères, les faiblesses qu’elles cachent, un sentiment d’injustice qui fonde et autorise leur déferlement, l’abolition de l’intelligence que ce dernier requiert : toute l’Iliade par la suite leur fait rendre raison.
Scander les mots de la Muse, c’est désirer que les morts des colères, les doux qui les subissent, les violents qui y liquident leur meilleur et leurs êtres chers, gardent tous le nom d’humains, et nous avec…
…et que les puissants coléreux sourds au monde les entendent par nos voix nombreuses.

Un remarquable condensé de ce qui fonde la colère, Une colère première née d’un faux pas- certes pas innocent-, en engendre bien d’autres, jusqu’à l’absurde destruction. Pas si absurde puisque la colère semble être raison de tout et n’aboutir enfin qu’à sa plus sombre extrémité comme un plaisir assouvi, le fiel à la bouche. Désir de vie désir de mort se partagent le combat.
« Forte puissance rythmique » : c’est vrai que certaines phrases s’inscrivent en nous autant – ou plus – par leur musique que par leur sens.
« Zeus le voulut ainsi » : il a bon dos, Zeus, non ? Et ses successeurs, avec leurs desseins impénétrables, fournisseurs d’alibis à tant de déshumanisations. Prétextes religieux, idéologiques, prétendument « naturels » (vision perverse de la masculinité par ex) sont bons à satisfaire hubris, de plus en plus assumée et glorifiée, autant que moins avouable mais déterminante jouissance de la cruauté.
Alors oui, elle me met en colère, la mauvaise foi crasse dont les violents se cuirassent, s’insensibilisent, contre les souffrances qu’ils causent aux corps et aux esprits.
Sourds qu’ils sont au chant subtil de la Muse d’Homère. A relayer, en effet, « par nos voix nombreuses ».
Sans doute la colère est-elle source d’énergie, de force mentale. Si elle peut conduire à donner la mort l’arme au poing, sans doute peut-elle aussi conduire à l’affronter à mains nues. Par exemple en Iran, les démunis qui affrontent le Pouvoir, ne sont-ils pas mus par elle ?
La colère donr il est question, mènin, possession mentale, orgè, perte de contrôle, n’est pas ce que je vois en ce moment dans les rues d’Iran : ce que je vois, c’est un incroyable courage, une foi en l’humain et en des temps meilleurs , c’est un refus de soumission à la folie…
La colère qui finit avec des têtes au bout des piques, qui se venge toujours un peu, insidieusement ou pas, je la rejette…
Se défendre, et ses valeurs, oui..se venger, non…