Mais…

Mais à la sortie, je suis accablée par la violence déchaînée de ce film accompagnée de si peu de raison, de mauvaises raisons, violence décrite avec virtuosité, mais sans l’humour de Tarantino qui oblige à réfléchir sur le sens, et sans point de vue : juste, prenez-vous ça dans la tête, insurgez-vous ou fuyez ; à moins que le seul point de vue soit celui du Joker lui-même, c’est-à-dire celui d’un esprit clivé, qui ne retrouve force, au milieu de sa souffrance morale et du mépris et de la violence que sa fêlure et l’injustice de sa dèche font pleuvoir sur lui, qu’en détruisant ce qui le détruit, et aussi, bien au-delà, en détruisant ce qui pourrait le construire. Il se persuade que le monde entier, ou presque, doit lui donner raison, ce qui se passe en effet.

Dans ce film, personne n’est sauvé , il n’y a pas de lumière : la mort, la violence et la bêtise aveugle frappent ; bien sûr il y a le nain, aussi empêché du corps qu’Arthur l’est de la tête, et les personnages noirs, l’assistante sociale et l’archiviste de l’asile d’aliénés, rendus impuissants dans leur désir d’aider .
Le seul personnage solaire est celui de la jeune mère célibataire noire au grand sourire, avec sa petite fille, voisines de pauvreté de Joker, bienveillante et drôle dans la galère ; elle n’échappe cependant pas à la destruction, puisqu’elle ne peut satisfaire l’impuissant et admiratif désir du désespéré devenu Joker. Il fantasme une histoire avec elle, puis la tue faute d’être capable de la vivre.
Mais ce n’est pas le racisme anti-femme, anti-noire, avancé par les critiques munis de modes d’emploi et de lunettes monofocales. C’est un autre genre d’horreur, le saccage du beau et du noble qu’on ne peut posséder, de l’aimant et du radieux, une destruction qui achève d’éteindre en qui la commet les dernières loupiotes d’humain ; c’est les seuls meurtres pas montrés, la lumière s’éteint comme une mémoire en court-circuit. Après cela, la mort prend la main.

Les trois premiers morts, les trois golden boys machos, ignobles lyncheurs et arrogants du métro sont en quelque sorte punis de leur vilénie patente pour et par le justicier, admettons, loi de genre…mais les autres, la foule qui ignore pourquoi ils ont été tués se régale des meurtres sitôt après leur éloge funèbre télévisé de nantis. La foule s’en régale à cause de ce qu’ils sont et représentent, non à cause de ce qu’ils ont fait. Lynchage dans le lynchage. Oui les émeutes sont des émeutes de « petits blancs » déclassés et miséreux, qui se déchaînent contre les signes extérieurs de richesse, contaminés par le déchaînement initié par le Joker dont ils se revendiquent en prenant son masque de clown, puisqu’on se paye aussi leur tête là-haut ; ils-z-ont-qu’à-pas, ça souffle avec le vent, et ce pourrait être un vent totalitaire et de pogrom.

Dans ce film il y a une police, pas bien mieux lotie que les autres,  il y a du showbiz et des clowns, il y a des asiles d’aliénés sans subventions, et des puissants, mais il n’y a pas de justice, rien qui même l’évoque ou la représente. Aucune des formes de justice.
Ce  film n’est certes pas la fable socio-politiquement correcte qu’on attendrait à la vue du tableau de misère et de déclassement des New-Yorkais de cette époque ou des Texans de la nôtre ; le génie formel du réalisateur nous laisse nous-mêmes misérables devant la question de l’injustice, du mal et du meurtre, jusqu’à sa mise en scène en direct à la télé, dans une froideur terrifiante, dans la totale impuissance des gens présents ; oui je me suis sentie misérable devant ce qu’elle déclenche par imitation comme une autorisation à la violence aveugle, jusqu’au meurtre des enfants.
La contagion de chapelle sans cervelle des réseaux sociaux toujours bien d’accord contre. Pour quoi ?

Ce film se construit avec la belle force des images des rêves, efficace comme un cauchemar, assiégeant comme une insomnie : seul recours, le propre travail de chacun sur ses fantômes nocturnes, sur le refus de la misère d’autrui, sur les voies pacifiques à explorer pour que ce refus ne crée pas non plus une humanité qui défoule sa déraison.

4 Commentaires

  • Ariane Beth dit :

    « Chapelle sans cervelle des réseaux sociaux toujours d’accord contre. Pour quoi ? » C’est bien ça !
    Je n’ai pas vu le film « Joker » mais « Gloria mundi » de Guédiguian qui en est peut être une forme d’antidote. Un film pas simpliste (comme parfois dans sa filmographie), où du désespoir naît une forme, très limitée certes mais là quand même, de solidarité. Et Marseille y est magnifiquement filmée.

  • L-A FB dit :

    J’irai peut-être alors, mm si je me protège des attrape désespoir. Déjà je dois digérer les terribles Misérables.!

  • OG dit :

    J’ai beaucoup aimé le film, impressionné par la performance d’acteur, la conduite narrative, la maîtrise formelle. Mais je partage votre avis sur l’impression de malaise qu’il laisse. Pas un film fait pour plaire. Pas une once d’espoir, certes. La violence ne me semble pas montrée complaisamment, mais sèchement, comme un constat brut.

  • SC dit :

    Ce film très malin m’a intriguée car s’il se nourrit du malaise actuel de la société, il a quand même un cahier des charges( W. B) commercial : Todd Philips cherche aussi à plaire, et visiblement il a parfaitement réussi.
    Malins, les scénaristes (ils se sont mis à deux, je crois bien et ce n’est pas de trop pour nous tricoter une narration intrigante, entre imaginaire déglingué et réalité sordide ) avec un recyclage parfait, asssumé des films de Scorsese ( ils ne s’en cachent pas ) et une certaine continuité avec le Joker des différents Marvels ( Burton et Nolan).
    Après la performance de Joaquim Phoenix est bluffante… Il a joué dans ses films dispensables mais JamesGray a su révéler son potentiel depuis longtemps; ceci dit, là encore, en revoyant Heath Ledger dont j’avais gardé un souvenir émouvant et même Nicholson (le rire en particulier et même les pirouettes) , Phoenix fait une composition qui restera mais s’inscrit dans la lignée des précédents psychopathes.

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