Vous avez choisi une place sans visibilité ; pour assister à un ballet, une idée loufoque.
Pas si fou pourtant : c’est vous qui allez danser, les yeux fermés.

Un surgissement léger, doux, les bois :
Les bois et leurs bêtes dorment mais pas tous.
C’est le matin le matin on se découvre un autre corps
Pas le corps fatigué de la nuit, celui qui tombe dans les draps et s’éprouve dans sa masse accueillie par la masse inerte du lit,
le corps du matin.
Le corps d’un enfant.
Basson, clarinette, hautbois :
Oui, je suis toujours là.

Il s’agit de se déplier doucement à petites lampées infiniment comme on sirote un vin rare.
Il s’agit de cette joie qu’on a, vieilli, à retrouver l’enfant homonyme dans son corps même et autre, de découvrir comment la main s’ouvre, phalange après phalange, comment la paume vrille et glisse autour du poignet, et comment ce faisant on donne de la danse aux doigts.
Puis ainsi à l’autre main. Même pas mal.  J’ai de la chance.

Il y eut un matin.
Il y eut le matin, et le monde autour donne écho au désir de danse qui avance à bas bruit, à la paix tonique qui s’y love et crescendo s’habille en technicolor. Les grands moyens de l’organon.
Les bois sont contagieux, c’est une forêt maintenant.
Et il y pousse maintenant un autre autrui vivant et vert, humain animal végétal, qu’importe.
Et en route, je, tu, nous, elles et eux, ça reprend le chant, pour porter une marche vers quelque chose de très important qu’on va chercher ; ou porter ailleurs. Un peu plus loin. Beaucoup plus haut dans la poussée verticale qui fait que chaque printemps on est un peu plus mort mais un peu plus grand.

La forêt est là, passionnée, elle parle comme une amoureuse, allons, dansons, faites avec moi, respirez profond. Ça respire de plus en plus fort, comme les bois respirent, avec tous les vents et la beauté de cet unisson est presque insupportable.

Quelle puissance, le bruit de vos souffles de sauteurs, danseurs, humains qui dans la naissance chaque instant de la musique oublient d’être empêchés.Et encore celle de la percussion de vos pieds sur le bois ou la terre,
bang le bruit de nos pas, boum le culot de nos sauts à trouer les plafonds.
Et ce qui tingue clingue au fond du bois les allège encore, et c’est l’incroyable du profond bleu qu’en sueur on gagne, celui de tous les essais de ciel, on en oublie de tomber sur son cul.

Sur ce pont tenace de cordes grosses ou maigres tendues tricotées ensemble on marche on étend les bras on vole.

Et on vole ce qui nous appartient, le monde.

En haut de cette montagne gagnée, l’humain à bout de souffle s’étonne d’encore se remplir d’autres airs, et la rue d’en bas, d’après, d’à nouveau, est belle comme une belle chanson.

 

Ce texte a fait l’objet d’une parution numérique  le 15 avril 2020 dans le numéro 104 de la revue Filigranes ; le numéro papier sortira en des temps meilleurs. Ce numéro intitulé Pas de danse est intégralement accessible en ligne sur le site de la revue Filigranes : http://ecriture-partagee.com/. Allez-y faire quelques pas de danse et découvrir quelques plumes…

Chaîne operascenes, Pina Bausch, Sacre du printemps, ouverture.

Projet Arbres (déclassifié)

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3 Commentaires

  • Ariane dit :

    Merci pour ce très beau texte, Laure-Anne. Il communique un élan, une envie de se déplier, particulièrement bienvenus en ces jours.

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Merci, Ariane, oui déplier ses oreilles pour se déplier, et danser comme on peut, danser qu’on est vivant et que c’est ainsi qu’on voudrait les autres; comme on sent, seul/e, ou pas…

      • Pierre Hélène-Scande dit :

        Oui, commencer par faire un geste ordinaire avec lenteur, sans prétendre à la danse, mais pour lui-même et découvrir ce que fait le corps quand il fait ce geste et ce que ce geste fait au corps, et découvrir que, si banal soit-il, ce geste exécuté ainsi a un pouvoir: un espace commence à naître autour de lui.

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