Des difficultés de prendre l’air

 

Anna, votre amie, vient de vous offrir deux billets d’avion pour Rome, c’est votre anniversaire. Vous vous prenez pour Roméo. Rien ne pouvait vous faire plus plaisir que de retrouver cette ville chère à votre cœur. Vous imaginez un itinéraire baroque autour du Bernin : vous irez voir en tout premier lieu cet éléphant singulier qui porte un obélisque sur son dos près du Panthéon, vous vous rendrez ensuite dans le quartier du Trastevere pour voir le tombeau de la bienheureuse Ludovica Albertoni en pleine pamoison mystique puis vous irez flâner dans les jardins de la villa Borghèse avant de vous nourrir des sculptures du maitre et surtout de cette Daphnée, qui, pour échapper à Apollon, se métamorphose en laurier. Vous ne manquerez pas aussi de vous rendre à la fontaine de Trevi, en nocturne et en catimini, pour tenter d’échapper à la marée touristique et peut être pourrez vous alors, vous prenant à rêver, entendre la voix suave d’Anita Ekberg appelant Marcello à la rejoindre. Vous n’irez pas cependant jusqu’à sacrifier au rituel du jet de la pièce dos à la fontaine. N’exagérez pas ! Mais ce qui vous plaira ce sera surtout d’entendre parler cette langue qui vous enchante vous ne savez pas pourquoi. Disons que c’est dans vos gènes.

Avant cela, il vous faudra prendre l’avion et vous n’êtes pas un familier des trajets aériens, avouez le, c’est même votre baptême de l’air et vous n’êtes pas jeune. C’est donc avec un peu d’appréhension que vous vous dirigez, à l’aéroport, vers le contrôle des bagages. Vous avez découvert, votre amie vous l’a dit, qu’il fallait mettre vos médicaments accompagnés des ordonnances correspondantes dans une pochette plastique transparente. Vous vous êtes exécuté et vous l’avez placée à la portée dans la « valise cabine » dernier cri que vous avez achetée à cette occasion.

Le problème c’est qu’au moment où vous mettez votre valise sur le tapis roulant (qui ne vous fait pas penser du tout aux Mille et une nuits mais plutôt aux Temps Modernes de Charlie Chaplin) vous avez oublié à quel endroit se trouve la pochette. Vous interceptez la valise et vous vous immobilisez pour la chercher tout en ouvrant votre bagage mais, de ce fait, vous immobilisez aussi la file des voyageurs qui commencent à vous mettre une forte pression vocale et physique. Vous vous prenez pour un éléphant dans un magasin de porcelaine.Vous auriez envie de devenir Daphnée, de vous végétaliser en douce mais vous vous contentez de respirer profondément comme on vous l’a appris, respiration ventrale, cela va de soi. Vous arrivez enfin à trouver la pochette mais dans l’affolement vous oubliez de refermer la valise qui vous échappe sur le tapis roulant, tout comme d’ailleurs votre portable que vous avez déposé puis oublié en route. Heureusement, Anna, qui est passée depuis longtemps de l’autre côté de la frontière symbolique, récupère la valise et la ferme empêchant les curieux de découvrir vos dessous. Ouf !

Vous passez alors le portique mais vous déclenchez la sonnerie et vous êtes invité à faire un pas de côté. Vous vous exécutez machinalement. « THE BELT ! THE BELT !» vous apostrophe l’agent de sureté. Oui vous avez enfin compris, vous vous délestez donc de votre ceinture et vous pouvez enfin accéder au saint du saint. Du coup, vous vous prendriez presque pour Ludovica Albertoni mais vous ne pouvez pas vous laisser aller à la béatitude car vous ne savez pas où est passé votre portable puisqu’il ne se trouve plus sur le tapis. Une autre employée costumée de l’aéroport est là tenant votre appareil en le dissimulant et vous vous adressez à elle. On vous demande une description détaillée de l’objet : la marque, la couleur, le modèle. Un peu tendu vous vous embrouillez. Vous vous énervez même. Vous n’avez pas envie de jouer aux devinettes. Cette suspicion est insupportable dites-vous. C’est alors qu’une nouvelle sonnerie retentit mais cette fois ce n’est pas alarmant c’est votre amie qui fait, à dessein, sonner le portable et apporte la preuve du bien fondé de votre demande. Enfin, après avoir échappé au portique et au tapis sournois, vous allez enfin pouvoir prendre votre Lexomil pour subir l’épreuve du vol.

 

12 Commentaires

  • Que l’écrivain, homme ou femme, s’il est voué à son art, rende public en le publiant un tissu de mots où son âme prise au piège chatoie dans une lumière étrangère, voilà une définition possible de la littérature.
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    Henri Justin (Avec Poe jusqu’au bout de la prose)

    Vous vous apprêtez à lire un texte d’André Bellatorre. Ça promet, Rome, Roméo, Le Bernin, Ludovica A. (une mystique), la métamorphose de Daphnée en laurier, celui dont on ceint le front des poètes et des prosateurs, et last but not least, le rendez-vous avec Anita et Marcello devant la fontana di Trévi, sans sacrifier cependant au rituel de la pièce, prévient le narrateur.

    Vous êtes totalement acquis au programme annoncé par ce maître incontesté des scènes où le cinéma tient lieu de roman sur la vie. Et en plus c’est lundi, le dernier jour de mai, et la vie peut bien un instant jouer à l’épochè. (ce mot de phénoménologue qui signifie interruption, arrêt du jeu, trêve.)

    « Je lis je ne veux pas être dérangé » avez-vous inscrit sur votre instrument de dérangement habituel (l’insu-portable) et de votre voix la plus persuasive comme message sur le répondeur automatique. Et, avantage de n’être plus très jeune, vous avez mis sur votre électrophone le 33 tours Ricordi, qui vous replonge dans l’atmosphère Nino Rotarienne de la dolce vita.

    Mais voilà, vous avez oublié qu’il arrive que ce qu’on abordait comme une réjouissante fantaisie littéraire glisse parfois vers ces situations absurdes où représentant de commerce ou écrivains fleurtant avec la diégèse, se heurtent à un « lézard ». (disons)

    Et donc, Rome attendra. L’épreuve du tapis roulant dans un aéroport converti en hub des Temps modernes, vous renvoie à ces lectures pleines de promesses mais qui, par un problème en apparence minuscule, tournent au fiasco.

    Cependant la déconvenue n’est pas bien grave. Et même, puisque la micro-fiction vous abandonne sur l’épreuve du vol, vous allez pouvoir vous replonger (par ricochet) dans l’univers de cette lettre volée, célèbre nouvelle d’Edgar Poe, qui fit couler beaucoup d’encre…

    • André Bellatorre dit :

      Merci d’être allé jusqu’au bout de la prose avec ce commentaire aux accents d’Italo Calvino. (Se una note d’inverno un vaggiatore.On ne sort pas de l’Italie! ). Oui Rome attendra ou plutôt elle adviendra peut être dans chaque imaginaire de lecteur accompagné ou pas de la musique du Maestro Rota. J’espère que la frustration Fellinienne n’est pas trop grande. Poe il est vrai est une belle consolation!

  • GEFFROY Patricia dit :

    J ai pris l avion. Même si l auteur a fait point par point méticuleux ce qu il fallait pour me détourner du point de chute ( dont pourtant il n a pas manqué de révéler l attrait , site après site pour mieux nous appâter). Marche après marche, souffle court dans l enfer de la déconvenue publique, j ai oublié la destination du vol, pour un embarquement immédiat. Enfin, j ai respiré sans difficultés. Du plaisir d oublier les grains de sable. Merci André.

    • André Bellatorre dit :

      Merci Patricia pour ce voyage métaphorique (et oserais je dire métaleptique!). J’apprécie que dans ce texte les grains de sel de ta prose aient remplacé les grains de sable.

  • Laure-Anne FB dit :

    Un plaisir de lecture, et la joie a posteriori d’avoir passé avec succès l’examen des baptêmes du feu, de l’air ou tout autre cap Horn, chacun reconnaîtra le sien…
    Et l’avoir rendu « plaisant » -comme on disait il y a quelques siècles avec plus d’intensité qu’aujourd’hui, avec la juste dose d’ironie- du bout des mots, sans polluer les joies promises par la destination et sa poésie, c’est de la bonne ouvrage, Monsieur AB.

    • André Bellatorre dit :

      Ravi Laure Anne que ce petit voyage sans destination mais pas sans destinataire t’ait plu.
      Monsieur AB

  • Grappolo d'oro dit :

    Subir l’épreuve du vol ou du … viol ? Entre les deux mots, il n’y a qu’un pas (un « i » en l’occurrence) que je me permets de franchir ! Ne fais-tu pas allusion à l’obélisque de l’éléphant – ce qui ne trompe personne – que tu ériges ici en symbole phallique ? N’évoques-tu pas la course effrénée d’Apollon pour abuser de Daphné ? Ne formes-tu pas d’ailleurs le souhait de te « végétaliser » comme elle, une fois sur le tapis roulant (mais point de Pénée dans l’aéroport pour exaucer ton vœu) ? Ne t’imagines-tu pas te glisser dans la peau de Ludovica Albertoni et éprouver, comme elle, une Ascension (voire Assomption) extatique ? Une fois « délesté de ta (chaste ?) ceinture », tu pourrais enfin t’envoyer en l’air …

    • André Bellatorre dit :

      Quel délire herméneutique! Je l’ai trouvé époustouflant. Il est placé sous le signe de Bacchus avec cette Grappe d’or. On ne pouvait mieux dire…
      Merci

  • Sophie Chambon dit :

    Ces brèves fictions dont j’aime le titre commencent bien si elles plongent aussi profond leurs racines. Les yeux écarquillés, déssillés même à la lecture de G.d.O, on assiste à un déshabillage en règle. Et ça colle, ça décolle même pour cette épreuve qui déniaise dans tous les sens.
    Grappolo d’ oro, ça s’arrose, il est l’heure!

    • André Bellatorre dit :

      Merci Sophie pour ce joli rebond qui souligne avec élégance le strip tease singulier du commentaire précédent.
      Oui à arroser sans tarder quelle que soit l’heure!

  • Dominique dit :

    Exquise escapade !
    À force lire et relire cette fiction, de chercher comment écrire dans les pas de l’auteur, vous vous réveillez un matin en chuchotant : Marcello !
    Je sais, ça peut prêter à rire. Vous reveniez de la villa Borghèse où vous aviez arpenté les salles de la Galerie Nationale d’Art Moderne, à la recherche de toiles d’Alberto Magnelli. Grace à une amie prodigieuse, celle qui vit à Singapour avec un Italien, vous disposiez d’une chambre dans le centro storico.
    Le soir, dans les pas des paparazzis, vous rejoindriez Arthur, via Venetto. Vous prendriez un verre, tout occupés à attendre l’heure d’un bain de jouvence dans la fontaine de Trevi. C’est sans doute en revêtant une petite robe noire, que vous avez dû vous entraîner à l’appeler, à la manière d’Anita Ekberg.
    Envolées les vacances à Rome ! Arthur a la mine des grands jours.

    En attendant la prochaine fiction d’André et pour renouer avec le conte – celui-ci est sans doute un peu tiré par les cheveux – je vais replonger dans Les nouvelles romaines d’Alberto Moravia, la traduction de Claude Poncet.
    Merci André.

    • André Bellatorre dit :

      Ton « escapade », Dominique, est menée tambour battant, avec brio et humour. Merci pour ce contrepoint romain. On aurait aimé qu’il se poursuive…

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