Skip to main content

Sur une phrase de Philippe Jaccottet

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau.

(La Semaison, Gallimard, 1984, p. 11)

Cette phrase ouvre le premier recueil de notes publié par Jaccottet sous le titre La Semaison en 1963, chez Payot, concernant les années 1954-1962. Elle ouvre de même toutes les éditions Gallimard ultérieures de La Semaison. Elle est datée de 1954, Jaccottet a 29 ans. Je l’ai découverte lorsque j’ai entamé la lecture de ce livre en 1995 ou 1996, alors que j’approchais de la quarantaine. Elle a un côté paradoxal à l’ouverture de ce qui pourrait paraitre comme un journal. Mais en réalité ce n’est pas d’un journal qu’il s’agit, plutôt de carnets où prennent racine les recueils de poèmes et de proses poétiques et qui permettent à Jaccottet, à une époque où il est très pris par son travail de traduction, de ne pas se couper d’une écriture personnelle sur ce que lui suggèrent paysages, musiques, lectures. Cette phrase dit la porosité du poète au monde, cette disponibilité qui nourrit son écriture, laquelle, à son tour, va ouvrir de nouveaux espaces chez son lecteur.

Cette phrase m’est toujours apparue comme extrêmement libérante. Elle rejoignait le sentiment que j’avais parfois à la fin d’une journée de cours où je n’avais pas pensé une seconde à moi, mais uniquement à cette transaction secrète qui se jouait entre les élèves ou étudiants et moi autour du savoir, sentiment d’avoir été à ma place, et d’avoir pleinement vécu. Elle rejoint aussi le sentiment que je peux éprouver lorsque je marche dans la campagne et que précisément j’entends un oiseau. Les quelques notes de ce chant parlent d’un monde où le corps et l’air ne font qu’un, où l’intérieur et l’extérieur ne se distinguent plus. De ce chant, comme de cette phrase de Jaccottet, comme de ces journées d’un travail qui fait sens malgré ses difficultés, émane une joie profonde, une joie reçue gratuitement mais qu’il convient de ne pas laisser obscurcir.

Leave a Reply

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.