Longtemps il regarda Anticlée sans être vu, comme tous les rêveurs. Sa tête murmura jardin conclus ; il ne comprit pas la langue, même s’il connaissait les mots ; de quelle conclusion, de quel jardin parlait-on là dedans ? Puis, on s’en étonnera, oublia la question, et se réjouit ; sa dernière rencontre avec sa mère, grillée en fumée grise au bord d’une fosse pleine de sang, diffusait, sur la mer enragée, sur ses insomnies de survivant, un jus acide aux os.
Elle vivait dans une grotte petite, la cellule d’une grenade sur un mamelon adouci de toutes sortes de buissons colorés qui s’étreignaient ou se lâchaient, et ne connaissait plus du monde que ses livres, et ce jardin clos y attenant, qui évoquait sa vie d’avant sans y ressembler, un for intérieur, peut-être, où toute la vie semblait fermement contenue.
La grotte n’était d’ailleurs qu’un prolongement du jardin.
Au rebord de sa voûte, une vigne déployait ses biceps, toute ponctuée de grappes violettes, et autour, près l’une de l’autre, croisant leurs lignes, quatre sources versaient leurs eaux vers les points cardinaux, et traçaient à travers des prairies molles, d’un vert généreux d’abécédaire, un texte éloquent et tenace sur la puissance de l’humus.
Oui, presque comme avant. Presque comme chez mes déesses, aussi, dit le je du rêveur, sauf la sève en fièvre.
Et comme une brise animait ces solitudes, des corps flottants, nuages ou déités, ondulaient dans un air qui sentait la figue ouverte et la mie qui lève, et on voyait se fondre des masses de blanc, des zébrures de vert, de rose, de bleu ; des murmures y naissaient sous ce souffle, caressants comme les rires et les mots des adultes pompettes quand l’enfant s’allonge dans un coin, à la surface du sommeil, à la fin d’un festin trop long. Ulysse s’aperçut que tout le jardin dansait, suspendu.
Bizarrement la vieille lisait sans cesse, en promenade lente dans ce continuum, sous la pierre, sous le ciel, debout, couchée, à plat ventre, en marchant, et assoupie, elle formait sur ses lèvres le poème qu’elle lisait relisait. Le rêveur la regarda longtemps sans rien dire. Il se souvenait de la petite épeire qu’elle était, qui filait, qui tissait, qui commandait, qui s’agitait en tous sens, maigrotte noire brodée de doré qui faisait de la maison un labyrinthe compliqué, où personne n’échappait à ses tâches, à ses rappels à l’ordre.
Il n’en revenait pas.
Puis il arriva du lointain des bruits et des odeurs de forêts ; le rêveur se fit vieil aveugle pour s’en emplir et se promit de les chanter, quand il aurait l’âge de son père.
Elle, elle continuait à lire dans la concomitance du monde qui infusait en elle.
Il était arrivé dans ce rêve lourd des reproches d’une Pénélope invisible, et ce lieu où lisait sa mère, était paisible, si paisible…
Un jardin d’acclimatation à la mort. Presque la joie.
Il la salua, d’un peu loin, de peur d’éteindre le rêve. Il tenta de lui rappeler qu’il l’avait abreuvée de sang frais de taureau, peut-être ainsi lui avait-il même ouvert l’accès au toujours de ce paradis calme. Quelle vanité candide, ces vivants ! Mais elle, sa propre mère, ne se souvint pas de leur rencontre près des bois noirs des âmes, elle fit non de la tête sans lever les yeux de sa lecture, mais lui savait sans voir que c’étaient des poèmes sur les îles, on aurait dit un alphabet inconnu.
Après toi, pensait-il, je courais à travers le jardin, allant d’un arbre à l’autre, et parlant de chacun ; toi, tu me les nommais, poiriers, figuiers, pommiers, vignes, ta promesse pour mes saisons. Il est ici aussi, le verger que tu m’as donné.
– Pas moi, mais ton père, dit-elle en le regardant enfin, et ses yeux lui percèrent le foie. Ici c’est chez moi. Ton rêve mélange tout. Viens donc voir ce que tu ignores.
Ce chez-moi était si grand qu’ils s’égarèrent tout de suite au milieu d’un bois de ce qui semblait être des tournesols, une futaie faite de troncs minces comme la taille de la vieille, et obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant, mais urticantes, et peuplée de faces géantes, de faces d’astre, resplendissantes et joviales.
Ça bourdonna doux dans leurs deux têtes, une musique, un orgue à senteurs peut-être, et elle dit enfin : Tu es revenu, et elle sut le sommeil possible, enfin, un peu de paix ailleurs que dans les livres. Elle le regarda encore avec des yeux tendres d’accouchée.
– Pas si grave d’être morte, pensa-t-il, elle sentit sa bougeotte, comme avant, il savait qu’elle sentait, et il chuchota :
– N’y a-t-il pas aussi un fleuve quelque part près d’ici ?
– C’est vrai. Il y a un fleuve, mais ne fais pas celui qui connaît déjà. Il n’est pas noir et bourbeux. Il passe au bord du champ voisin. Il y a des poissons dedans. De grands gros poissons. On les voit presque comme dans l’air, c’est bien clair. Ils font marcher leur queue sous le reflet des branches de saule, écrivant, dessinant ; ce sont de savants cartographes pour qui veut lire entre leurs lignes, des poètes même. Je connais leur langue et j’apprends leurs phrases par cœur, nature des choses, grandeur des petits, ou grâces de l’amour perdu.
Loquace comme jamais, la mamá.
Tandis qu’ils s’approchaient, le soleil se dégagea d’une éclipse momentanée où un nuage l’avait tenu . Les fleurs flamboyèrent comme sous l’effet d’une passion soudaine. Cette fiction de crépuscule leur fit lever les yeux.
Ils virent alors toutes sortes d’oiseaux qui s’ébattaient dans les champs ; ces beaux rapaces, partant d’un palais qu’Ulysse découvrit sur un éperon dominant le paysage, loin, très loin à l’est de l’éden maternel, dansaient et piquaient, puis emportaient toutes sortes de proies.
Plus joueurs qu’affamés, dit la vieille, eux aussi, ils écrivent, et du beau ! Mais j’ai désappris la langue du sang et je m’en porte bien.
Lui se souvint de Nausicaa, songea au dehors de cet enclos, qu’il entendait bruire de toutes sortes d’autres caquets ; alors il fixa la marche et ils arrivèrent d’un pas vif à une clôture ; il désigna une porte. Elle baissa la tête, Connais pas. Elle resta à sa place. Il fit crier la serrure et passa outre.
Elle referma doucement la porte derrière lui, retourna s’installer sous sa vigne, ne haussa pas les épaules, reprit un livre.
Une énergie immense parut se répandre qui illumina la grisaille des pages. Des rangs de bébés en sortaient, à quatre pattes, ou se dressant malhabiles en s’accrochant à la reliure, jouant entre eux comme des chatons. Ils modulaient des petits sons heureux, des gazouillis, des roucoulades de plaisir avec un sérieux espiègle. On voyait qu’ils s’adressaient à elle, et ils aimantaient son attention.
Elle éclata de rire. À mon âge, des bébés !
Ulysse endormi ne se suivit pas derrière la porte, mais elle, il la voyait toujours, plein d’envie, pas très fier, réjoui.
Rentre à la maison, dit sa voix dedans. Cette fois, les mots voulaient dire quelque chose. Ou son fils Télémaque ?
Je me suis égaré Grand-mère épeire filant la métaphore d’une lecture en suspens entre le labyrinthe du for intérieur et le jardin d’acclimatation d’une accouchée Je me suis régalé
Merci beaucoup, Jean-Jacques, de cette lecture éclairante et pertinente. Vais lire le lien que tu m’as envoyé.
… ou comment achever un deuil sur le mode onirique. C’est très beau, foisonnant, mystérieux, déconcertant parfois – comme la vie et la mort, comme les relations mère-fils, comme les voyages intérieurs.
Oui souvent les rêves empiètent sur la vie, la révèlent ou lui infligent des morsures et tout cela reste porté par le jour.
merci Sylvie!
Dans cette fin j’ai ressenti comme un soulagement que le dernier mot soit le nom du fils, Télémaque. Comme pour mettre à distance l’emprise de la mort, aussi douce et maternelle soit-elle, et ouvrir l’avenir. « Il n’en revenait pas » : mais si, il est revenu. Peut être pour entendre Télémaque lui dire : « après tout ce parcours et tout ce temps, tu es devenu un homme, mon père. »
En tous cas, l’ensemble de tes textes de brève Odyssée, je les ai trouvés très éclairants, suggestifs, incitant à laisser parler en nous aujourd’hui ce texte qui est, lui, pour le coup, immortel (enfin tant qu’il y aura de l’humanité …).
Merci pour cet éclairage, Ariane!
Oui, je rejoins Ariane sur le mot de la fin, qui est bien trouvé. Sur la seconde partie de sa remarque aussi.
Un vrai plaisir de lire cette rencontre qui vient doubler celle d’Homère (on aurait presque envie d’entendre Oh! Mère). J’ai pénétré dans ce jardin abécédaire, ponctué, éloquent, paginé, avec ses reliures, accompagné par cette lectrice absorbée par son texte poétique en mutation, en suspension, et ce rêveur qui revisite de manière douce et créative l’épisode de la rencontre avec ici cette mère/épeire.
La mutation finale de cette fiction a quelque chose de baroque avec cette conjonction de la vieillesse et de la maternité. Nonna e Bambini. Bel éclat de rire onirique.