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Défendre un écrivain pourchassé n’interdit nullement d’en faire une lecture critique. J’en suis sûr, Boualem SANSAL ne peut que partager cette appréciation.

« Le Village de l’Allemand » laisse, une fois le livre refermé, un sentiment partagé. La question de l’identité y est exacerbée par l’exposé de l’itinéraire familial de deux frères Schiller. Nés d’un père allemand, chimiste participant à la mise en œuvre de la Solution Finale puis fuyard reconverti en instructeur militaire des nationalistes algériens, les frangins nés au bled et arrivés dans une banlieue française au milieu des années 80, affichent par leur prénom leur improbable bâtardise: Malrich est la contraction de Malek et Ulrich, Rachel celle de Rachid et Helmut. Le ton est donné, la conflictualité historique entre la France et l’Algérie sera pour partie déplacée et confrontée à celle plus ancestrale encore entre la France et l’Allemagne.

Les journaux intimes des deux frères — l’aîné parti sur les traces du père assassiné au printemps 1994 dans son village de Aïn Bed par des islamistes fanatisés et le cadet à la recherche des vérités intérieures du premier se suicidant à la découverte du passé nazi de son géniteur—construisent un récit foisonnant qui perd un peu le lecteur tant sont multiples les thématiques abordées : la barbare entreprise hitlérienne d’élimination des juifs, l’impureté de l’histoire de la libération algérienne du joug français, la compromission des élites nationalistes algériennes avec les fanatiques musulmans puis l’horrible guerre civile allumée par les GIA, le racisme structurel de la société française vis-à-vis des maghrébins en même temps que la cécité face au risque d’islamisation de certains quartiers…

Ceux qui depuis 1945 prédisaient l’irreprésentabilité de la machine d’extermination nazie ont été démentis depuis longtemps. Boualem SANSAL s’attaque à son tour à cet exercice périlleux. Les pages sur la Shoah (non enseignée en Algérie) sont puissantes et horrifiques, accrochées à la référence hautement humaniste à Primo Lévi (un chimiste de formation lui aussi) et à son questionnement viscéral : « si c’est un homme… ».

A contrario ce qui me met très mal à l’aise, dans « Le Village de l’Allemand » ce sont trois choses :

—le rapprochement fait entre la tentative de déshumanisation absolue des prisonniers des camps d’extermination et l’univers de la cité de banlieue de Malrich : « Les habitants de la cité connaissent Paris, leur capitale, et les Parisiens connaissent la cité, leur banlieue, mais que savent-ils exactement ? Rien. Nous sommes des ombres, des rumeurs, les uns pour les autres. Entre eux, entre nous, il y a un mur, des barbelés, des miradors, des champs de mines, des préjugés fondamentaux, des réalités inconcevables. » ou encore « La cité n’est plus la même. C’est déjà un camp de concentration, ça en prend le chemin, on meurt à petit feu, on se barricade, on est fiché, surveillé, constamment rappelé au règlement du Lager, la tenue, la longueur des poils, les gestes à faire, les trucs à ne pas faire, les rassemblements quotidiens, la mobilisation générale du vendredi, la défonce des sermons, les procès et châtiments publics, et pour finir on est enrôlé dans les Kommandos de la mort en partance pour les camps afghans. »

— la comparaison entre le parti nazi et le FLN: « –C’est quoi, FLN ? –Le Front de libération nationale, le Parti national-socialiste du grand Raïs, vous ne le saviez-pas ? » ou encore « Je suis passé par là, les Jeunesses FLN, les FLNjugends, ce n’était pas grand-chose, de la bibine d’amateurs encore bien crottés, des slogans baveux dans la bouche et plein de vilains petits réflexes dans les pattes.»

—l’usage à l’excès de la caricature qui tend à essentialiser les personnages à partir de stéréotypes grossiers : « Personne ne m’énerve plus qu’un Turc. Imbu de sa réputation de forte tête, il se croit obligé de le prouver. Il n’y a qu’à le voir marcher, on dirait bien qu’il va démolir des murs à coup de boule ou mater un bélier en rut. » ou encore « Quant à Togo-au-Lait, n’en parlons pas, parce qu’il est noir corbeau et coiffé à la black il se croit malin comme un singe.»

Plus positivement, deux interrogations sont traitées par Boualem SANSAL qui renvoient sans aucun doute à son parcours personnel d’ingénieur et de haut fonctionnaire au sein de l’administration publique algérienne:

— à partir de quand l’implication sociale d’un individu devient-elle complicité avec un pouvoir oppresseur ?

« Les limites ne sont pas claires, dans le camp on vit ensemble, on prend ses repas au mess des officiers, on parle boulot, on raconte les difficultés du jour, on dit ses exploits. Il y a les réunions officielles, on écoute les discours du Führer, les communiqués du Commandement, de Himmler lui-même, on parle planning, résultats, incidents techniques… »

— la neutralité prétendue de la technique ne masque-t-elle pas une entreprise de déshumanisation du monde ?

« L’abaque est une sorte de règle à calcul facile d’utilisation. On déplace la réglette centrale de l’instrument sur le chiffre indiquant le nombre de personnes entassées dans la chambre, on place le curseur sur le volume de la chambre exprimé en mètres cube, et par simple lecture, on a la quantité de Zyklon B à injecter dans la tuyère. »

Boualem SANSAL nous rappelle ainsi la banalité du mal. « Le maillon n’a pas à savoir qu’il tient la chaîne à lui seul. »

On comprend dès lors que la réponse à la culpabilité de supposées compromissions passées est à trouver dans l’inlassable dénonciation des factions liberticides et de leurs impitoyables machines. Dans sa préface au gros volume de la collection Quarto, Jean-Marie LACLAVETINE rappelle la déclaration de SANSAL à la suite de l’assassinat en 1992 de Mohammed BOUDIAF, Président algérien, fondateur du FLN, réputé pour son honnêteté et obligé à l’exil pendant plus de trente ans avant un retour glorieux mais mortel : « J’ai cru en cet homme et sa mort a été pour moi un choc terrible. Je me suis mis à écrire comme on enfile une tenue de combat. »

Quoiqu’il en soit des réserves énoncées plus haut — qu’il faut dire cependant —, elles ne sauraient justifier l’insuffisante mobilisation en France pour que Boualem SANSAL recouvre la liberté et l’entièreté de ses droits d’expression.

Marc Bécret

Marc Bécret

Marc BECRET se définit comme un homme ordinaire qui cherche à échapper à la médiocrité. Né à la fin des années 50 du XXème siècle, il entame la dernière partie de son existence. Il aime à dire que la vie n’est que le long apprentissage du renoncement à la vie et songe souvent à l’affirmation attribuée à Georges BATAILLE selon laquelle il faut regarder venir la mort les yeux dans les yeux et l’accueillir comme une ultime jouissance. La littérature constitue l’une de ses béquilles existentielles mais il hésite à écrire de peur de rajouter de la banalité à la banalité et n’a donc jamais publié.

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