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« Comancer »…

ou

« torrentueusement poser le texte »

Le commencement de l’écriture chez Volodine se donne à lire de manière assez spectaculaire. En effet, que fait-on après avoir rempli l’intérieur d’un protège-cahier d’une écriture denfant? On prend une deuxième protège-cahier…puis un troisième. Fascinante cette genèse de l’entrée en écriture dans ce texte d’Écrivains, qui a pour titre « Comancer ».

Une seule phrase s’étend, fluide, de la page 41 à la page 441, emportant le lecteur dans ce torrent de mots. Elle commence par « Il se rappelle » à la troisième personne du singulier, c’est-à-dire la personne autre, singulière, qui prend la plume et son envol littéraire sur ces protège-cahiers, pour se terminer par « Je ne me rappelle pas. » de la prise de parole personnelle au style direct, première personne du singulier!Opposition magistralement construite… la littérature naît entre écriture et interrogatoire! Anaphore lancinante de ce texte inaugural de l’entrée en écriture, le « il se rappelle » revient en quinze occurrences.

Creuset de l’intime, c’est l’écrivain qui va à la rencontre du petit garçon de cinq ans qui expérimente l’écriture et en rend compte. Le verbe mémoriel convoque toutes les sensations, qu’elles soient exprimées par de simples compléments d’objet direct, ou qu’elles soient dévoilées par des subordonnées complexes.

Tout est précis, d’une précision extrême, méticuleuse, qui nous fait être témoin à notre tour dans cette salle de classe. Lumière, odeur, moiteur…et c’est l’entrée en écriture « la résistance agréable, la granulation légère du papier sous la mine de son crayon »…

Et Volodine nous invite à suivre son commencement en écriture. « L’impérieux besoin » prend forme sous nos yeux de lecteur: l’espace intérieur de ce protège-cahier qui s’ouvre devant nous est comme une invite dans l’atelier post-exotique : le « d’où ça vous vient » de Butor trouve ici son terreau à creuser.

Que commence-t-on ? Comment commence-t-on ? Et de manière plus analytique et hypothétique, pourquoi commence-t-on…

Des « exercices à faire » se transforment en « un récit qui ne ressemble à rien » pour arriver très vite à « sa narration ». Cet adjectif possessif se déploie ensuite dans « des histoires qu’on fabrique soi-même » avant d’arriver à « un texte », puis « le texte », et à la certitude de « faire exister le texte pour lui-même ».

Ce commencement en écriture se fait dans l’ « urgence ». L’institutrice témoin de ce moment fort ne peut que le constater et « en respecter le cours ». Le hors-cadre/hors-norme de l’édifice post-exotique est en germe dans ces balbutiements scripturaux où il est question d’ « échappe[r]…à toute contrainte institutionnelle », le petit écrivain de cinq ans « n’obéissant plus aux ordres donnés et aux usages, s’affranchissant de toute autorité ». L’intérieur du protège-cahier permet de prendre le large avec la métaphore maritime : « il avait rompu les amarres de la discipline scolaire ». La volonté et la détermination sont à l’oeuvre, il est « résolu à poursuivre […] coûte que coûte ». « […] et aussi il se rappelle qu’il avait décidé de ne pas s’arrêter devant les obstacles que la langue écrite accumulait sous ses doigts ».

Ce qui advient est à la forme active: ce sont « les images [qui] tourn[ent] dans sa tête et s’y solidifi[ent] », « les dialogues d’adultes qui s’y succéd[ent] », les « discours, émotions, images, rêves et réalité, connaissances » qui s’imposent dans l’urgence.

Et c’est après le franchissement de tous les obstacles que peut se lire la belle expression « torrentueusement poser le texte ».

Cet adverbe magistral, sémantiquement et phonologiquement, répond à cette « impression d’une fièvre qui lui parcourait les joues et le haut du corps, l’impression d’urgence, d’envie, d’impérieux besoin »… Les mots qui arrivent se précipitent, et c’est la concaténation lexicale de l’univers post-exotique « la jungle, la forêt, les nuages […] les animaux, les cris, les enfants […] » De « l’effort » naît « la passion », du « naïf triomphe », « une joie clairement orgueilleuse »… Mais le plus fascinant dans la précision de cette genèse vient de la poésie qui émane à partir du moment où la « certitude » est là « de ne travailler pour aucun public »:

« […] cette conviction lui avait donné des forces dès le moment où il avait commencé [première occurrence du verbe correctement orthographié] à se répandre sur le premier protège-cahier, et aussi il se rappelle que cela se passait en octobre, et que dans la cour, en même temps que se stabilisait la lumière du matin, une pluie bizarre s’était déclenchée, une pluie de fils de la Vierge, comme cela se produisait quelquefois à l’époque, en automne, une douce pluie ou plutôt neige constituée de milliers de longues soies d’araignées minuscules […] »

Tandis que se tissent les fils longs, fins et doux de pluie et de neige, se tisse dans le texte une poésie d’images et sonorités comme en cadence adoucie à l’impérieux besoin initial.

La violence de la gifle finale engendre alors la réplique qui va être à l’oeuvre chez tant d’auteurs post-exotiques face aux interrogatoires:

« – Je ne me rappelle pas. Je ne me rappelle rien. J’ai la tête vide. »

Du « pas » au « rien » au « vide », le cadre est posé pour l’avènement et la création de cette oeuvre hors-norme.

« Il ne croit à rien, il ne croit qu’au vide2 »dit le Bonnet Rouge Anonyme dans Bardo or not Bardo…Et c’est sur ce vide, que peut se faire entendre cette langue d’une poésie ineffable, « un son inhabituel. […] Tout de suite on sait que cette vibration fait partie de la vie et de la mort ordinaires. Tout de suite on l’aime. Elle envahit les choses du monde et les os du corps, les chairs et les images et même les mots qui traînent dans les replis du corps, et elle apaise. Voilà à quoi ressemble le bruitage du début, le tout premier bruitage. Ensuite naît un murmure collectif. Il se répand à proximité, comme si on avait pris place au sein d’une assemblée plus intéressée par les longues prières que par les anecdotes ou les narrations oiseuses. Les voix sont indéchiffrables.3 »

Ainsi a pris sa source, dans ces trois protège-cahiers, cette langue capable tout à la fois de faire entendre le silence et le cri, l’angoisse et l’apaisement, « quelque fournies que pussent être les ténèbres qui me baignaient4».

Et arrive jusqu’à nous cette « note mélodieuse qui se prolonge5 » grâce à celui qui, depuis ses cinq ans, n’a cessé de « marche[r] dans sa nuit d’encre.6 »

1Antoine Volodine, écrivains, Fictions & Cie, Seuil, 2010.

2Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, Points, Seuil, 2005, p. 167.

3Id. p. 41.

4Id. p. 101.

5Id. p. 51.

6Id. p. 71.

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