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Quel incipit me déciderait à continuer la lecture ?

« Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça, et tout. »

If you really want to hear about it, the first thing you’ll probably want to know is where I was born, and what my lousy childhood was like, and how my parents were occupied and all before they had me, and all that David Copperfield kind of crap, but I don’t feel like going into it. 

J.D Salinger The Catcher in the Rye (L’attrape-coeurs)

Ce n’est peut être pas l’incipit le plus court comme celui de La Ferme africaine de Karen Blixen qui transporte immédiatement très loin… Celui de J.D Salinger renouvelait le roman d’apprentissage classique, disait-on à sa sortie, en juillet 1951 et ça me plaisait bien, je n’aurais jamais traduit « lousy » par « saloperie »mais j’en comprenais le sens. Et puis c’était en américain, avec le plaisir de la langue et ces mots que je faisais sonner haut et fort.

Last but not least, il me parlait de Steffi, ma correspondante américaine avec laquelle je partageais une belle écriture, à distance, elle étudiant la peinture à New York et moi, commençant l’histoire de l’art. Elle me fit cadeau du livre, lors de son Grand Tour d’Europe, et il marqua à sa façon notre rencontre à Paris. Les débuts d’une relation enthousiasmante qui eut une drôle de fin. Une leçon de vie et d’amitié en somme.

Mais je n’en ai pas fini avec les commencements

Dans le bouquet d’incipits qui m’est assez vite revenu à l’esprit et que j’aurais aimer vous partager, sans les citer tous pour que vous alliez y voir par vous même, si le coeur vous en dit, figure quelque chose de très différent de Salinger : «Le temps a cessé d’être cette suite insensible de jours, à remplir de cours et d’exposés, de stations dans les cafés et à la bibliothèque, menant aux examens et aux vacances d’été, à l’avenir. Il est devenu une chose informe qui avançait à l’intérieur de moi et qu’il fallait détruire à tout prix.»

On pourrait s’arrêter là, l’incipit ne devant pas être trop long, n’est-ce pas, et celui-ci forme déjà un paragraphe. Et pourtant ce que l’on pressent, survient à la fin du paragraphe suivant, une phrase « coup de poing » qui gagne à être … rajoutée :

«Il y avait les autres filles avec leurs ventres vides, et moi . 

Annie Ernaux L’Evénement, in quarto Gallimard Ecrire la vie.

C’est la fin du commencement qui produit son effet. Même si l’écriture de cet auteur se révèle être souvent cinématographique, ces premiers paragraphes sont inadaptables à l’exception d’une voix off qui lirait le passage, ce qui brouillerait les cartes …

Voilà pourquoi le début qui m’a laissé la plus forte impression, liée à l’adolescence, c’est l’introduction de Rebecca, le best seller de Daphné du Maurier qui figurait dans le Carpentier & Fialip de nos années lycée, sorte de Lagarde et Michard pour jeunes apprenants de la langue anglaise. Encore une langue étrangère. L’extrait était titré   « Arrival at Manderley » :

«Last night I dreamt I went to Manderley again».

Je ne me souviens plus où finissait le texte que je connaissais alors par coeur. Si je reprends le texte original, l’incipit correspondrait au premier chapitre. Mais pour être tout à fait précise, le choc, je l’eus deux ou trois ans plus tôt en découvrant le film d’Hitchcock tourné en 1940, le premier de sa longue carrière en Amérique. Et c’était la voix off de Joan Fontaine qui nous parvenait, au sortir d’un rêve (longuement) évoqué. Quand elle s’interrompait, l’histoire à proprement parler pouvait commencer par le procédé traditionnel du flash back.

J’aime à penser qu’ainsi un livre et un film sont indissolublement liés dans les fictions réussies.

Quant à mon incipit…

C’était à présent qu’il fallait le dire, sans plus attendre. Après il serait trop tard. Il s’engagea sur le chemin abrupt du retour qui courait le long des berges, après une dernière vérification au bateau. Il l’annoncerait à tous au retour de cette marche, il le fallait bien. Il n‘avait déjà que trop tardé.

Demain, à cette heure, il serait loin, en plein océan sur le sloop qu’avec son cousin ils avaient rafistolé deux ans de suite sur leur temps libre. Ils ne pouvaient plus reculer, l’aventure était là toute proche…

Tiroir d’une nouvelle qui prit un peu de temps pour démarrer. Et fut abandonnée. Alors je souris, en pensant à la phrase de Louise Gluck :

« S’il est aussi difficile de commencer, imaginez ce que ce sera de finir. »

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