Ces petits riens…

À l’occasion de la sortie d’un film, retour sur un autre film en résonance avec lui. Il peut s’agir d’un film du même réalisateur, ou avec les mêmes acteurs, ou traitant du même thème ou d’un thème semblable. Il peut aussi s’agir d’un effet d’intertextualité, ou d’une correspondance formelle. Des petits riens… « c’est déjà beaucoup ».

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Pour changer des téléfilms de Noël : Les Aventures de Pinocchio de Luigi Comencini (1972)

 

Gina, Nino et le pantin

C’est un film que j’ai beaucoup aimé quand, enfant, je l’ai vu pour la première fois, diffusé en France dans sa version feuilleton télé. J’ai longtemps cherché à le revoir, mais il n’était pas réédité. Puis j’ai fini par le trouver à Rome, en cassette VHS, en VO sans sous-titres. Or je ne parle pas l’italien ; certes, on connaît l’histoire par cœur, mais même si par goût je regarde presque toujours tout en VO, il me faut quand même les sous-titres. Puis j’ai trouvé à Lucques le DVD avec les sous-titres. Un des trésors de notre vidéothèque, parmi les cent à garder coûte que coûte.

C’est d’abord un film important sur l’enfance ; et l’émotion que j’ai ressentie en le voyant, j’ai voulu la transmettre à mon tour à mes élèves de collège. On se doute bien que les élèves de Cinquième de 1995 n’avaient pas grand-chose en commun avec ceux de 1972. La plupart préféraient le football (c’était l’époque de Cantona), les jeux vidéo (c’était l’époque de Super Mario), les animes (c’était l’époque de Dragon Ball Z) ou le rap (c’était l’époque du Secteur Ä). Alors ils ne se montraient pas tous passionnés par les aventures d’un pantin de bois italien du XIXe siècle : c’était khéné, sans discussion possible. Je veux pourtant croire que grâce à ces cours, certains enfants ont compris les mécanismes du conte et ont été sensibles à la poésie atypique de ce film. Loin de l’émotion poignante de L’Incompris – que d’aucuns accusent de hold-up affectif –, ce Pinocchio offre un splendide personnage d’enfant, joué avec rouerie par Andrea Balestri, qui incarne un petit garçon turbulent et désobéissant, pas du tout gnan-gnan ni antipathique comme dans le livre, mais vivant, de chair et de sang, qui souffre, pleure et espère.

Comencini opte pour une poésie merveilleuse qui s’inscrit dans un cadre hyperréaliste. Gepetto habite un village fruste, sous la rude neige de Toscane, et le film retrouve des accents de certains des classiques de la comédie italienne, un cinéma social ancré dans le réel (L’Argent de la vieille du même Comencini, ou Pain et chocolat de Franco Brusati). Certains décors sont certes marqués par l’esthétique des années 70 : ainsi la maison de la fée Turquoise est-elle très datée, meublée comme dans un catalogue de Pier Import (rotin blanc, voilages évaporés, escalier de fer en colimaçon). Mais les images d’autres décors s’impriment durablement dans la rétine, comme la maison sur pilotis de la Fée, baignée entre les eaux grises d’un lac et les brumes qui s’en dégagent. Surtout, les motifs du conte sont assez ingénieusement détournés. Certains des personnages-animaux sont joués par des acteurs et sans ambiguïté il s’agit bien de gens : le Chat et le Renard sont des vagabonds, de simples va-nu-pieds à la fois misérables et détestables, qui profitent de la naïveté du gamin. La Limace, servante de la fée Turquoise, fait penser à la Félicité d’Un Cœur simple, solide fille de ferme du XIXe siècle, sans âge ni sexe. 

La musique est absolument admirable. Fiorenzo Carpi a notamment composé deux thèmes inoubliables : une sarabande enjouée, et une mélopée mélancolique. L’une rythme les escapades du pantin devenu petit garçon, l’autre marque les moments plus tendres. L’alternance de ces deux thèmes traduit le tempérament enfantin : les sales gosses eux aussi ont besoin de douceur.

Ce que j’aime par-dessus tout dans ce film, c’est que, l’air de rien, il a chez moi préparé le terrain pour une future cinéphilie. Les connaisseurs ont repéré les duettistes comiques Franco e Ciccio, qui jouent le Chat et le Renard, échevelés et en haillons, véritables zanni de Commedia dell’Arte. On aperçoit Mario Adorf dans le rôle du marionnettiste, quelques années avant son rôle inoubliable du père Matzerath dans Le Tambour. Sous la toge du juge, on reconnaît aussi Vittorio de Sica, indiscutable figure tutélaire. Mais le puissant lien cinéphilique que tisse cette mini-série télé, c’est surtout celui qui offre à Gina Lollobrigida le rôle de la fée Turquoise. Ce n’est pas la belle enfant aux cheveux bleus du roman, douce présence évanescente, mais une sorte d’enchanteresse, presque une sorcière, possible maman pour Pinocchio. Et l’immense Nino Manfredi campe le Gepetto le plus profond, le plus humain, tellement plus riche que le vieillard dépassé du roman : un humble artisan, un être en souffrance, un homme fait pour la paternité. Ces deux comédiens, capables de passer de Pain, amour et fantaisie et Notre-Dame de Paris, ou de Nous nous sommes tant aimés et Affreux, sales et méchants à ces Aventures de Pinocchio, l’ont aussi été de donner aux jeunes téléspectateurs de 1972 une idée de ce que peut l’art.

Il vaut tous les téléfilms de Noël : c’est le plus attachant, le plus convaincant, le plus émouvant que je connaisse.

6 Commentaires

  • GRABSI Aïssa dit :

    D’une plume, se dessine le pas de danse, celui de la sensualité des rêves au, par le, cinéma: le tango de l’enfant.
    Quelle analyse porteuse de sens et de réflexivité offerte dans ce billet.
    Elle offre au lecteur une invitation sur la finalité de l’art et pour tous le cadeau d’un universel: les rêves éveillés de l’enfant-adulte.
    Elle est produite dans une espèce de catalyse, un précipité chimique sur le lit de la madeleine de Proust.
    Plus que ça, elle donne des couleurs vivantes, et provoque par extraordinaire la sortie de soi-même, tel Tom Baxter sorti de l’écran pour interpeller les spectateurs dans La rose pourpre du Caire de Woody Allen.
    Une sortie pour réactiver, réanimer, précipiter l’enfant sommeillant en nous, pour éveiller nos rêves, quitte à ne plus savoir lequel choisir.
    Une plume qui nous fait danser à l’aveugle, tel Al Pacino dans le tango du film, Le temps d’un week-end (Martin Brest).
    Cette danse qui fait flirter presque chavirer entre le charnel et le sensuel de la phénoménologie et les sillons qui dessinent la rigueur des pas de danse, telle la sociologie du cinéma.
    Car qu’est-ce que le tango?
    Une danse qui parle des rêves. Pas n’importe lesquels. Ceux de l’enfant endormi en nous.
    Ce billet ouvre le pas de danse vers un tango universel: les rêves de l’enfant.

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    Article riche et convaincant. 🙂

  • Laure-Anne F-B dit :

    Oui, riche, convaincant, plaisant à lire… qui égratigne pê un peu l’intérêt pour le conte originel : forcément ça ne joue pas sur les mm codes, ça ne fait pas vibrer les mm cordes que cinéma réaliste. C’est un peu, il me semble, ce qu’est la chanson de folklore à l’écriture de certains lieder: au fond, elle inclut toutes les autres possibilités de la jouer ; ainsi en est-il pê du conte et de ses lectures réécritures ancrées dans un ici et maintenant et leur au-delà …
    Ceci étant dit, il reste à la ci-devant lectrice de cet article la frustration de ne savoir désormais où faire elle-même la rencontre de ce film, car de lecteur de vidéos, il ne s’en fait plus…

    • Olivier Guéritaine dit :

      Merci, L.-A. ! Je trouve au contraire que le film donne furieusement envie de retourner au conte, et à toutes les éditions illustrées qu’il a suscitées, de Mussino à Topor en passant par Jacovitti, et dont il faudra peut-être que je parle. Quant à la rencontre entre toi et ce film, je peux facilement en organiser une.

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