Giandomenico Tiepolo : Rébecca au Puits

(Ce tableau se trouve à Paris, salle 725 du Louvre.)

C’est une peinture à l’huile sur toile de Tiepolo, conservée au Musée du Louvre. Tiepolo le fils, Giandomenico. Rébecca au puits. L’histoire, on le sait, est tirée de la Bible, Genèse, 24. Ces choses-là nous viennent toujours de la Bible. Sinon, c’est la mythologie qui s’en charge, la mythologie grecque, enrichie de la romaine.

Ce tableau est ce que l’on appelle un pendant. Autrement dit, il a été conçu par le commanditaire pour être associé à un autre tableau par son sujet, son accrochage, son traitement. L’autre tableau, également au Louvre et de mêmes dimensions (0,84 X 1,05), est Le Christ et la femme adultère. Il n’est qu’à voir le style, les couleurs et surtout la figure féminine pour se convaincre que ces deux toiles sont faites pour être ensemble. Vivre ensemble.

Les Tiepolo, père et fils, sont de Venise. Souvent, on croit que dans cette cité n’habite que l’eau. C’est une erreur. Les éléments y règnent tous les quatre. L’eau, il n’y a rien à redire, et tout à dire. Les ciels ‒ l’air, donc ‒ doivent tout à Tiepolo le père, Giambattista, qui les a peints partout où il est passé, à la Residenz de Wurtzbourg, à Venise, à Madrid, chez les princes-évêques du Saint-Empire et les patriciens de la Sérénissime comme chez Pierre Michon, ses ciels roses et bleus dans leurs envolées de nuages, de nus et de nuées qui vont se confondant avec les plumes des ailes d’anges surannés dans leur supercherie, et en même temps bien réels dans leur séduction puisqu’on les voit volontiers en rêve. La terre au contraire est le privilège de Tiepolo le fils, avec son Monde nouveau, ses polichinelles, ses menuets et ses charlatans. Le feu à Venise, on l’oublierait presque ; pourtant, il se tient là, en embuscade, dans les cœurs, dans les passions, celle du jeu au fond des ridotti et des casini, celle de la musique, du côté des théâtres d’opéra et des ospedali, celle des femmes ‒ partout.

Le feu de la passion, c’est celui qui liera Isaac et son épouse, Rébecca. Pas encore, dans le tableau de Giandomenico, lorsqu’elle est venue au puits chercher de l’eau. Le puits ‒ pozzo ‒ est essentiel dans la ville des Tiepolo ; essentiel au paysage urbain, scellé au milieu des places, des placettes et des cours ; essentiel à la vie puisque c’est lui seul qui à l’époque fournit l’eau potable aux Vénitiens.

Essentiel à Venise, le puits l’est tout autant dans le désert où soufflent les vents cruels. On s’y abreuve, on y abreuve les chameaux, ceux qu’amène Eliezer et auxquels Rébecca donne à boire.

Car le rôle d’Eliezer est là, dans l’histoire ‒ la storia ‒ confié à lui par son maître Abraham : partir avec ses chameaux en quête d’une épouse pour le fils de celui-ci, Isaac. Rébecca est l’élue, qu’il reconnaît comme telle lorsque, sortant de chez ses parents, elle l’abreuve, lui, Eliezer, ensuite ses chameaux, et c’est ici le signe.

De chameaux, il n’y en a qu’un dans le tableau, à l’arrière-plan, comme un quatrième personnage repoussé dans l’un de ces cadrages resserrés qu’affectionne parfois l’artiste. Devant lui mais toujours en arrière : un homme. Un homme de la suite d’Eliezer. Un témoin. Oriental, viril, le visage grave et plissé, le regard concentré, presque buté dans on ne sait quel abîme intérieur, quelle conviction, en assistant à cette scène, de s’inscrire dans l’Histoire, la grande ‒ Giambattista, le père, chérissait ce genre de personnage. Eliezer est à gauche, de profil, manteau rouge, soyeux, somptueux pour un simple serviteur. Mais c’est ainsi : il faut savoir se détacher de la storia. Il tient dans sa main un collier (la longueur le dit) de perles qu’il offre à Rébecca. Dans la Bible, ce n’est pas un collier, mais un anneau pour le nez, et deux bracelets ; ils ne sont pas de perles, mais en or. Ici aussi, Giandomenico a pris ses distances avec le texte pourtant sacré ‒ le fait devient courant au XVIIIe siècle.

Ces trois-là au fond ne sont que des comparses. Des seconds couteaux. En dépit du manteau rouge.

Le vrai sujet, c’est Rébecca. D’une main elle s’appuie sur sa cruche, posée sur la très vénitienne vera da pozzo. De l’autre, invisible, elle semble tenir une extrémité du collier, qu’elle considère, yeux mi-clos, avec une certaine hauteur, presque un dédain.

Tout est là.

Tout, dans cette expression d’une splendide Rébecca, aux traits purs et fins sous la coiffe enturbannée d’où pend, au-dessus du front, une perle en forme de goutte : cette bouche si bien dessinée, cette courbe des sourcils touchant à la perfection, ce vermeil aux joues, ce cou aristocratique, ces mèches de cheveux qui ondoient en s’échappant de sous le turban. Une expression d’une souveraineté absolue. Non pas au sens où aurait pu l’entendre le roi Louis au siècle précédent, mais absolue dans une dimension divine. Son règne à Rébecca est au ciel, dans l’un de ces ciels bleus et roses peints par Tiepolo le père aux voûtes de Wurtzbourg et d’ailleurs. C’est cela qui lui donne une telle hauteur d’expression et de maintien, ce ciel où elle règne et où nous autres, pauvres spectateurs, n’avons pas accès, qui la montre si altière, elle qui face à nous, dans ses vêtements d’une simplicité raffinée, se tient droite et nous ignore superbement. En elle semble se conjuguer tout ce qui est voué à nous échapper définitivement.

Sa beauté, sa majesté, son inaccessibilité nous la rendent fascinante. Et cette fascination nous rend fous.

 

(Photo : Web Gallery of Art,

https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15398454

et Réunion des Musées Nationaux)

Un commentaire

  • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

    On attend avec intérêt le commentaire pendant sur la Femme adultère du même, et surtout le sens métaphysique et/ou esthétique de leur dialogue (où devaient-ils se trouver? chambre nuptiale,ou …? ) dont la clé est peut-être dans la matière peinture, dans le dialogue des couleurs.
    Merci aussi d’avoir pensé à Michon !

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