Une artiste à la Casa de Velasquez, Eve Malherbe.

Entre plis et poussières.

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Et si on découvrait une jeune femme peintre, son parcours, ses propositions nouvelles?

 

 Interview de l’artiste mise en forme par Laure-Anne Fillias.Bensussan et Jacqueline L’Heveder.Guaffi.

Quelques mots à propos d’EVE MALHERBE                                                               

Artiste pluridisciplinaire, Eve Malherbe s’est formée dans différents domaines en France et en Espagne : Arts plastiques (Université Aix-Marseille, Lille 3), Architecture d’intérieur et design (Camondo, Paris) et Histoire de l’art à València( Universidad de Historia y Geografia).

Son travail questionne la relation que la représentation des corps entretient avec différents territoires, qu’ils soient iconographiques, sociaux ou environnementaux.

Son travail a été montré lors d’expositions collectives, notamment à l’exposition du Grand Prix de l’Institut Bernard Magrez à Bordeaux, au CRACBiennale d’arts actuels à Champigny-sur-Marne ou à la Biennale du dessin actuel « Grafia » à Saint-Affrique. En 2019, elle est lauréate du Prix de dessin Pierre David Weill de l’Académie des Beaux-Arts, dont elle remporte le deuxième prix.

Elle a été en résidence ces dernières années à la Villa les Pinsons (Chars, Académie des beaux-arts, septembre 2019-juin 2020), au château de Lourmarin (Fondation Laurent Vibert, Juillet-août 2020), à l’abbaye de la Prée (Ségry, Pour que l’esprit vive, octobre 2020-aout 2021).

Elle est actuellement en résidence à la Casa de Velazquez, école française à Madrid (sept 2021-juillet 2022).

 

 

Quand ont eu lieu les premiers déclics pour le dessin, la peinture plutôt que le verbe ?

J’ai commencé à dessiner toute petite, comme tous les enfants au moment où par l’image ils apprivoisent le monde. Il y avait chez mes parents une reproduction d’une madone de Botticelli. Il s’agissait d’un extrait du tableau original. Sur cette image, la vierge avait le visage penché certainement vers l’enfant Jésus, son regard perdu dans le vague, un voile transparent lui couvrait les cheveux et descendait vers le front. J’étais particulièrement fascinée par cette image qui me procurait une sensation de calme infini teinté d’une douce mélancolie. Je rêvais d’être dans le tableau, d’y habiter. Je suppose que les images et notamment les images peintes constituaient pour moi un territoire serein et bien plus intéressant que ce que je percevais ou ce que je croyais que les autres percevaient du réel. Un refuge en quelque sorte. C’est ce qui m’a amené à poursuivre le dessin de manière acharnée. Quant à la peinture, c’est venu plus tard. A cette époque, je ne faisais pas vraiment de différences entre les deux mediums.

 

 Quel a été le parcours ensuite ?

J’ai eu un parcours universitaire très varié et assez inhabituel. Je tentais de faire plus ou moins ce qu’on attendait de moi. Mes parents voulaient que j’aie « un vrai métier ». Tout ça m’a conduit à ce qui m’apparaît maintenant comme une longue errance universitaire (neuf ans !), tentative désespérée pour trouver ma place dans le monde, je suis passée d’une licence d’histoire de l’art en Espagne à des études d’arts appliqués à Paris puis à un licence d’arts plastiques à Lille et à Aix en Provence. Mais au fond, je crois que j’ai toujours été peintre. J’avais les yeux mais pas les pinceaux. Je peignais avec les yeux. Ce n’est qu’à l’âge de 23 ans que je commence réellement à peindre. Bien sûr, pendant toutes ces années, j’étais plus ou moins dans un champ artistique qui avoisinait la peinture. Et ces différentes études m’ont beaucoup appris et ont enrichi mon horizon. Ne serait-ce qu’une forme de méthodologie de travail, une manière de sculpter la curiosité et d’en faire un objet, passer de l’idée à la forme, mais aussi analyser le monde au travers de différents outils, mobiliser et faire mûrir mon esprit critique.

J’ai décidé finalement de quitter la fac à la fin de ma licence, convaincue que ce n’était pas le lieu pour y faire évoluer ma peinture. Je me suis retranchée en quelque sorte dans l’acte de peindre, ça a duré plusieurs années. C’était une autre errance, mais celle-ci avait plus de sens, c’était plutôt une quête. C’est ça, je suis passée de l’errance à la quête.

 

Quelles techniques sont utilisées ?

Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai commencé avec l’huile. Parce qu’on m’avait offert une boîte de tubes pour mes 18 ans et que je l’avais conservée. C’est souvent la contrainte qui fait le « choix » du peintre. Je le conserve comme medium de prédilection pour sa matière qui offre de nombreuses possibilités. J’aime son caractère, intelligente, suave et capricieuse. Puis il y a la question du temps de séchage. C’est long et j’y trouve une forme de résistance à la fureur du monde contemporain.

En somme, la peinture est l’épiderme qui me manquait pour traverser la vie, être parmi les autres. Sans cette couche supplémentaire, j’étais profondément à vif, comme tous les peintres je suppose.

                         Pourquoi…

   les plis ? Les tissus ?

C’est un motif qui réunit toutes mes préoccupations, pour ne pas dire mes obsessions ! C’est un motif qui réunit tout court. L’étoffe a cette souplesse (qui est aussi celle de la peinture) que de permettre de passer d’un état à un autre, de faire du lien, de conjuguer le visible et l’invisible, le désir et le tabou. C’est aussi un motif récurrent de l’histoire de l’art que je vois comme un « symptôme plastique », témoignage de l’homme parmi les autres, le drapé traverse les siècles et sa représentation se maintient tout en subissant des transformations. Il acquiert dès lors la capacité d’évoquer des symboles, des mythes, des situations et de résoudre ou tout du moins de faire cohabiter au sein de la même image des états antinomiques (temporels, formels, conceptuels). L’étoffe représentée quelque part permet de résoudre tout paradoxe. Le drapé a ce truc de montrer sans dire. Apposer un discours sur une image mène inévitablement à un malentendu. La distance entre l’émetteur et le destinataire qui n’est autre que celle de la subjectivité brouille les pistes et crée des lectures diverses. Le drapé me permet de faire de la subjectivité un motif, même au-delà, un postulat. C’est donc le point de départ de chacune de mes œuvres, créer une lecture polysémique de l’image peinte. Et bien sûr, cacher quelque chose signifie forcément le cacher aux yeux de quelqu’un. Le drapé est un motif de l’hors-champ. Au final, il manifeste plus la présence de celui dont on se cache que de la chose recouverte elle-même. En ce sens et pour moi, le drapé est le signe formel d’une relation. Là où il y a drapé, il y a altérité.

 

Habiter l’exil.

Huile sur toile 120/200 cm, 2021.

 

…avoir choisi de peindre ce tissu clinquant qui contraste avec le reste du tableau ?

 

Là encore c’est certainement une forme de contrainte au départ qui m’a amenée à ce choix. Je cherchais un tissu peu coûteux et singulier. Ce tissu doré moiré au-delà de sa représentation évoque déjà tantôt le costume, tantôt la couverture de survie. Plongé dans un espace, il ne peut que manifester une présence, une source d’émerveillement dans des lieux sur lesquels l’attention est comme fanée. Le caractère moiré de ce tissu lui confère énormément de reflets de telle sorte qu’au sein de la même étoffe se retrouvent des parcelles du hors champs. Il devient donc le support de fragments de paysages alentours tout en contenant la forme qu’il héberge. Ainsi l’étoffe fait cohabiter en son sein la chose et son extérieur, contenant ombres et formes de ce qui est couvert et reflets du contexte dont on se couvre. Ce tissage d’intérieur et d’extérieur donne lieu à une combinaisons de couleurs et de formes infinies, un échantillonnage qui peut sembler aberrant au premier regard. Ce qui me permet de peindre sur le fil, de me déplacer sur la crête entre l’abstraction et la figuration.

 

 

Pin-up météorite.

Huile sur toile 162/130,2021.

 

                               … ces êtres cachés sous le voile et les plis ?

 

Ah, il est rare que dans mes peintures un corps féminin soit clairement lisible. Je crois que ce motif me permet justement de dépasser la question du genre. Dans mes dernières peintures, le corps humain n’est presque plus évoqué. Il disparaît au profit de motifs qui relèvent de l’innommable. A vrai dire, j’ai plutôt l’impression que je recherche désormais par le drapé à conférer une forme de peau à ce qui est invisible, comme le vent par exemple. Mais des figures s’entremêlent dans certaines peintures et peuvent évoquer des postures féminines mêlant un concours de t-shirt mouillé à une Ophélie ou une Madone. Il y aussi quelque chose de très enfantin et/ou fantomatique. Justement, je ne cherche pas à m’arrêter sur une forme ou une narration particulière. Mais il ne faut pas oublier qu’il y aussi beaucoup de second degré dans tout ça. D’ailleurs il n’est question que de ça au final, de mêler les différents degrés. Les titres que je donne à mes tableaux entretiennent cette confusion.

Jeune femme peinte.

Fusain sur papier 75/55cm, 2020.

 

 … des corps enduits de peinture ?

Peindre un corps tel quel n’a pour moi pas la capacité d’évocation du multiple que je recherche et encore moins maintenant. Je ne cherche pas à dépeindre une situation particulière mais plutôt à évoquer les lectures possibles de divers courants qui nous traversent et ce parfois en même temps. Au début il y avait quelque chose de l’ordre de la dualité que je tente maintenant de dépasser. D’où peut-être ce sentiment de cruauté. Ce n’est pas que je veuille (et que je le fasse) infliger une forme de cruauté aux modèles mais c’est plutôt que l’image, d’après moi, pour être « juste » c’est à dire contenir du réel, doit détenir une part de cruauté. Parce que la violence fait partie de notre monde, de notre vie, quelle qu’elle soit. Faire l’impasse sur cette violence, ce serait nier l’histoire qui nous a construits, ce serait fermer les yeux sur quelque chose d’omniprésent. Or la peinture est une interface pour appréhender le monde qui nous entoure.

 

 

Extase

Poussière et colle sur verre teinté.50/65 cm,2022.

 

…  ces portraits arrachés à la poussière ?

Ce projet de dessin est né de l’absence. Confinements, absence de moyens, isolement géographique et humain. J’ai voulu représenter ce qui n’était plus (les gens) avec ce qui était là (la poussière). J’éprouvais aussi une forme de lassitude dans le dessin. Pour un peintre, en tous cas pour moi, le dessin a comme quelque chose d’incomplet. Il lui manquera toujours le corps de la peinture et l’expression de la couleur. Utiliser un matériau comme la poussière me permet de donner du corps au dessin et par là, du sens. Il m’a fallu du temps pour acquérir une bonne entente avec un matériau si volatile et le projet suit encore son cours. La poussière a certaines capacités qui se rapprochent de celles de l’huile mais marque une vraie opposition avec la noblesse de la peinture. J’ai une grande joie à travailler avec un matériau qui n’est pas noble et dont on ne sait pas exactement de quoi il est constitué. Il y a quelque chose d’atemporel qui me plaît, me semble juste. Puis la poussière est ce léger voile qui permet le dessin, cette idée rejoint mes préoccupations sur le visible et la pulsion scopique.

 

 

Vous pouvez retrouver d’autres œuvres d’Eve Malherbe sur

https://evemalherbe.com

 

2 Commentaires

  • Laure-anne F-B dit :

    Une maîtrise et une cohérence artistique qui donne envie de tout voir en vrai ! Merci à l’intervieweuse!

    • Jacqueline L''heveder Guaffi dit :

      Oui, ça incite à « voir en vrai », patience, l’article ne dit pas la visibilité future il suggère juste qu’elle aura lieu.

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