Mon économie est circulaire : je suis payée par une institution propriétaire de la majorité des commerces où je dépense la majorité de mon argent.

Mon économie est quasi-médiévale, centrée sur le commerce; telle une guilde.

Mon économie n’est pas canonique.

Mon économie est une mauvaise fortune récemment arrivée.

Mon économie admet des récits de fondation.

Mon économie est le langage.

Mon économie est le revers de fortune du bourreau.

Mon économie n’a pas de caractéristiques essentielles.

Mon économie admet des critiques paralactiques de l’idéologie.

Mon économie a une dette envers plus de 4136 soldats morts.

Mon économie ne sous-entend pas et préfèrerait ne pas couper les cheveux en quatre sur la propriété.

Mon économie ne sait pas garder ses distances, ni pénétrer au cœur des choses.

Mon économie a un pouvoir d’achat douteux.

Mon économie n’a pas de suppléant.

Mon économie n’a pas de compétences interprétatives mais est pleine de communautés interprétatives.

Mon économie : des arbres abattus à Brooklyn, et l’encerclement graduel de la brique.

Mon économie est la nouvelle mode du rouge.

Mon économie fleurit sur des nuances de gris.

Mon économie est un sandwich au thon quelconque sans les tomates que j’avais demandées.

Mon économie est une bouteille d’eau Poland Spring (un litre) non pas de Pologne mais du Maine, achetée à une cafétéria universitaire du nord de Manhattan, où bon nombre de fondations distribuent de l’eau avec un arrière-goût métallique bizarre.

Mon économie est un poème intitulé « Premier achat du mois » composé de deux strophes, six vers à huit mots chacune, dans un poème plus long qui pourrait être infini mais ne le sera pas :

Ç’aurait pu être une tenue pour la biennale

 

Pas dans mon budget, j’en avais pas besoin.

 

On se fiche de ta tenue au zoo ;

 

tu viens pour les animaux, idiote. Et d’ailleurs,

 

ç’aurait pu être les céréales que j’ai grignotées

 

& que j’ai réussi à pas acheter moi-même.

 

C’était un pain complet avec thon, salade, jalapeño ;

 

une bouteille d’eau de un litre (Poland Spring.)

 

Demandé la tomate aussi, oubliée par la dame.

 

T’es portoricaine ? elle a demandé. Je pense pas,

 

une autre dit en espagnol. Laisse moi répondre.

 

Non, pourquoi la question ? À cause des jalapeños ?

Mon économie requiert des contractions et abréviations.

Mon économie n’est pas fixe.

Mon économie est écorchée, mal prononcée.

Mon économie a la chair de poule, même avec plein de chaussettes chez moi.

Mon économie voudrait être saine et solide.

Mon économie est un chèque cadeau insuffisant pour ce que je veux, donc je finis par dépenser de l’argent dans un magasin que j’aime pas, où je reviendrai jamais.

Mon économie est un déjeuner professionnel où je paie pour la personne qui voudrait que je travaille avec elle.

Mon économie consiste à effectuer des tâches sans aucune rémunération quantifiable.

Mon économie croît quand elle est suffisante pour payer un verre à quelqu’un, ou un repas.

Mon économie ne me permet pas de dire non.

Mon économie prétend être en pleine expansion, mais elle tremble et implose.

Ça ne fait rien, parce que mon économie est fondée sur la vertu, et postule qu’elle est plus pure que la tienne.

Mon économie n’a pas de valeur d’échange.

J’aimerais croire que mon économie est une économie de résistance et de différenciation tactique.

Mon économie n’est pas un bien jetable.

Il n’y a pas de surplus dans mon économie.

Je dois déjà ce que je viens d’écrire.

Mon économie est imitation, parasite, résidu.

Mon économie est de seconde main.

Mon économie n’est pas écolo, mais elle ne ravage pas les ressources non-renouvelables non plus.

Mon économie ne me force pas à joindre l’acte à la parole. Si je payais
pour parler, ce serait une autre histoire.

Treize centimes le mot, c’est pas du commerce équitable.

Mon économie se trompe sur le sens de commercer des futurs.

En théorie, mon économie n’est pas le résultat d’un choix délibéré, elle est improvisée et suiveuse.

Mon économie a deux poids, deux mesures.

Mon économie a des troubles de l’attention.

Mon économie est le symptôme d’une maladie incurable.

Mon économie ne m’appartient même pas.

Nombre de mots: 682

*

 

Mónica de la Torre, « $6.82 », in Public Domain, Roof Books, 2008.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Shira Abramovich, Camille Blanc, Lénaïg Cariou (Collectif Connexion Limitée).

Mónica de la Torre est née et a grandi au Mexique, mais vit à New York depuis des années. Elle a publié de nombreux livres de poésie, parmi lesquels Public Domain (Roof Books, 2008), The Happy End / All Welcome (Ugly Duckling Press, 2017), et récemment, Repetition Nineteen(Nightboat Books, 2020). Son œuvre est inédite en français, à l’exception de 9 poèmes, traduit par Vincent Broqua, dans le numéro 22-23 de la Revue Nioques (novembre 2020). Le Collectif Connexion Limitée avait entrepris à l’automne 2019 de traduire en français et en dialogue avec l’autrice son livre The Happy End / All Welcome, pour lequel il cherche aujourd’hui un.e éditeur.trice. Après avoir enseigné la création littéraire à Brown University, Mónica de la Torre est aujourd’hui professeure de poésie au Brooklyn College (New York). Elle traduit également de la poésie mexicaine en anglais, et a publié en 2002 une anthologie bilingue de poésie mexicaine contemporaine Reversible Monuments: Contemporary Mexican Poetry.

L’œuvre de Mónica de la Torre use de l’humour pour dénoncer l’absurdité de nos sociétés consuméristes modernes, comme en témoigne ce poème, dont le titre est le prix d’un sandwich new-yorkais. D’un point de vue poétique, son œuvre procède régulièrement par contraintes successives ; ici le nombre de mot découle du prix annoncé en titre. Afin de respecter l’esprit de cette poésie exigeante et iconoclaste, nous avons pris soin de respecter cette contrainte.

*

Le Collectif Connexion limitée / Limited Connection est un collectif de traduction qui réunit des jeun.e.s poètes queer franco-américain.e.s. Il entreprend de traduire  des auteur.trices qui, par leurs écrits, viennent questionner les normes dominantes, tant sur le plan poétique que social. Site web : Connexionlimitee.github.io.

2 Commentaires

  • Victor Malzac dit :

    Superbe ! il y a du Wittgenstein là-dedans, en drôle. Surtout ceci : « Mon économie ne me permet pas de dire non. » Tout est résumé ici, à mon sens. C’est ce « mon » obsédant qui fait tout. Peut-être bientôt saurons-nous basculer vers « notre économie », qui serait un grand oui ; j’y crois.
    N’ayant pas le courage de les compter, avez-vous réussi à traduire avec exactement 682 mots ?

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    Poème percutant comme une incantation.

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