Lettre adressée à (Adam) Belinski, personnage du film d’Ernst Lubitsch, Cluny Brown

 

Cher professeur Belinski,

 

Je viens de revoir le magnifique et truculent Cluny Brown d’Ernst Lubitsch et je m’adresse à vous professeur qui jouez les premiers rôles dans ce film. Je voudrais vous faire part de ma gêne et de ma déception vous concernant. D’abord permettez moi de vous appeler Belinski puisque tout le monde le fait dans le film. Il y a même une sorte de réification qui m’y autorise puisqu’une lady (on est en Angleterre) se demande « qu’est ce que le Belinski ? ». Je vous écris donc pour vous dire, Belinski, que je réprouve, sauf votre respect, vos clowneries, vos tours de passe-passe et vos petites escroqueries. Vous n’êtes pas loin de ressembler au monsieur Gaston, alias monsieur Le Val, de Trouble in Paradise,(autre film du maestro autrichien), élégant et séducteur certes mais escroc professionnel, tout de même. La différence étant que lui, au moins, ne se prend pas pour un penseur. Reconnaissez que tout ça n’est pas digne d’un intellectuel engagé (dans la résistance) comme vous. C’est au point que l’on se demande si vous n’êtes pas un usurpateur et si vous n’avez pas fait disparaître à Prague le vrai professeur Bélinski—dans ce cas, on serait alors dans un film d’Hitchcock plutôt que de Lubitsch, je vous l’accorde.

Avouez qu’on a du mal à vous reconnaitre dans vos habits de clown : vous jonglez avec les mots, vous avez des formules absurdes (donner les écureuils aux noix ?!), vous faites disparaître, au nez et à la barbe de son détenteur, un billet de 20 livres dans vos poches, vous vous livrez à des farces un rien potache en ouvrant la porte de la pharmacie de votre rival en amour déclenchant ainsi une sonnerie, et en disparaissant illico comme un petit garnement. Et l’on se dit que vous feriez un beau duo avec Cluny Brown (dont le nom est d’ailleurs, vous l’aurez remarqué, l’approximatif anagramme de clown). Souvenez vous de son arrivée au début du film : cette jolie jeune femme (oui, Jennifer Jones, elle même !) est vêtue d’un tailleur et d’un chemisier plutôt strict mais, contre toute attente, elle se retrousse les manches, se métamorphose en « plombière » (!) et fait son numéro : quelques coups de marteau sur les tuyaux d’un évier congestionné et ça marche au grand soulagement de sir Hilary Ames qui s’apprêtait, pour son cocktail mondain, à recevoir la fine fleur de la bourgeoisie londonienne (disons plutôt la crème puisque la personne la plus chère à ses yeux était le jeune Betty Cream !). Cet évier nauséabond ça faisait tache évidemment et Cluny a joué les nettoyeuses. Cluny Clean en quelque sorte.

Donc, Belinski, je ne vous félicite pas d’avoir fait le zouave en solo et en duo mais ce que je vous reproche avant tout c’est d’avoir abusé de la crédulité du jeune idéaliste anti nazi, Andrew, qui vous a hébergé dans le cottage cossu de ses parents, Lady et Lord Carmel, alors que vous aviez manifestement abandonné toute activité politique. Je dois ajouter aussi que vous ne vous contentez de pas de jouer les pique-assiette, il faut aussi que vous jouiez les séducteurs! Ça ne se passe pas toujours très bien d’ailleurs avec Betty Cream avouez le. La belle aristocrate vous tient la dragée haute. Elle ameute la maison quand vous vous introduisez dans sa chambre au prétexte de plaider la cause d’Andrew, son prétendant. Celui ci qui vous tenait pourtant en haute estime veut « vous casser la gueule » et il a des arguments. Il a été champion de boxe universitaire. A ce moment là, vous n’en meniez pas large même si vous le cachiez bien. Vous ne vous sortez de ce mauvais pas que par une entourloupe, une de plus, et surtout grâce à Lubitsch, votre complice dans cette affaire, qui, par une ellipse dont il a le secret, la Lubitsch Touch, transforme la correction qu’on allait vous infliger en un don de cinquante livres. (Il s’agit d’argent bien sûr.) Alors qu’on se disait qu’il allait enfin y avoir du sport et que vous alliez recevoir une punition bien méritée voilà qu’à nouveau vous êtes récompensé. Je m’incline devant  Lubitsch mais je n’en pense pas moins.

En revanche, je ne peux que m’incliner devant la réussite de votre entreprise amoureuse avec la belle Cluny (bien plus jeune que vous, elle aussi, et peut être un peu naïve). Elle vous avait séduit en jouant de sa félinité après avoir débouché l’évier de sir Hilary. Il est vrai que vous préférez les chats aux oiseaux, cher Bélinski. Et l’on est fondé à se demander ce qui suscite chez vous une telle haine pour la gent ailée avec une mention spéciale pour le rossignol. Ce fameux Nightingale dont vous trouvez le chant assommant (vous aimeriez bien l’assommer, je crois !) quand il émet son chant mélodieux (quoiqu’un peu doucereux c’est vrai) sous la fenêtre de vos hôtes. Vous n’êtes surement pas un adepte des chansons de Luis Mariano qui voue à cet animal un culte un peu trop sirupeux sans doute dans une de ses chansons: « Rossignol, rossignol de mes amours, dès que minuit sonnera, quand la lune brillera, vient chanter sous ma fenêtre. ». Vous, la fenêtre, quand vous entendez le rossignol, vous la fermez ! Il est vrai que vous avez quelques raisons de détester cet oiseau car il joue sa partition dans la boutique du pharmacien psycho-rigide qui aurait aimé vous ravir la belle Cluny.

Enfin, last but not least, comment un intellectuel de votre renommée qui a écrit plusieurs ouvrages philosophiques et politiques de haute volée peut il perdre son temps à écrire des romans policiers fussent-ils des best sellers ? Grandeur et décadence ! J’ai peine à le croire.

Je suis troublé, cher Belinski, et j’aimerais savoir ce qui a amené un homme de votre envergure et de votre qualité à se comporter de manière aussi triviale, malhonnête et vénale. Quant à votre ornythophobie, elle mériterait aussi quelques explications cliniques. J’attends de vos nouvelles, cher professeur.

AB

 

 

Cher AB,

 

Je lève d’abord une équivoque : ma présence dans le film de Lubitsch, ne relève pas d’une supercherie. Je n’ai pas de jumeau et n’ai pas tué mon sosie pour prendre sa place. Je suis bel et bien (si j’ose dire) Adam Belinski, émigré tchèque en Grande Bretagne, à la fin des années 30.

Il est évident que je ne ressemble guère au philosophe que j’étais à Prague. Mes ouvrages, sur la phénoménologie chez Martin Heidegger m’ont valu une certaine notoriété, j’étais un collègue de Yan Patocka, je vous l’apprends peut être, cher AB que je n’ai pas l’honneur de connaître même si je partage avec vous les mêmes initiales. J’ai été un des rares intellectuels, avec Ian bien sûr, à m’opposer à la vague nazie qui a déferlé dans mon pays en 1938. Quand la gestapo a commencé à s’en prendre aux intellectuels rebelles, j’ai du m’exiler dans la capitale britannique. Mais les fascistes ne m’ont pas laissé respirer et ils allaient m’éliminer quand j’ai décidé de me transformer. Le professeur Adam Belinski est devenu Belinski, un autre Belinski sans rapport apparent avec le premier. Oui, je sais, je n’en suis pas fier mais c’était une question de vie ou de mort, j’étais jeune et je voulais vivre, ça peut se comprendre non ? J’ai fait semblant d’être un autre. Il fallait donc que je donne le change. J’avais été comédien amateur dans ma jeunesse à l’université (moi je n’ai pas fait de boxe comme Andrew !). Je me suis composé ce personnage superficiel et vénal de « Belinski » (celui du film) et j’ai ainsi endormi la vigilance des sbires à la solde du führer. Je suis devenu, avec la complicité de Lubitsch qui m’a invité à me cacher dans son film, un pique assiette cynique, cupide et un peu délirant (mon histoire d’écureuil et de noix je n’y comprends rien moi même !).

Ensuite les hasards du scénario m’ont fait rencontrer la pétillante et pétulante Cluny Brown et ce n’est pas de ma faute si je préfère le gargouillis des tuyaux au gazouillis des oiseaux, surtout quand c’est Cluny qui, faisant office de plombière, les débouche de la manière que l’on sait. Depuis, nous sommes en ménage à New York où je mène une vie d’écrivain à succès mais je n’ai pas pour autant vendu mon âme au diable. Je vous explique : j’ai écrit un roman policier où le personnage principal, un tueur en série, adopte le pseudonyme de « rossignol » — oui, je n’aime pas cet oiseau, qui représente pour moi la roucoulade amoureuse dans toute sa niaise splendeur. Le livre, à ma grande surprise, a obtenu un succès foudroyant : il s’agit de The Nightingale Murder. J’ai doublé la mise avec The Nightingale strike again devenant du même coup un auteur à succès. Tout ça vous le savez grâce au film de Lubitsch mais ce que vous ignorez peut être c’est que ces romans policiers sont des palimpsestes. (Cela vous a échappé cher AB ? L’herméneutique littéraire n’est apparemment pas votre fort !) En effet, si l’on gratte la première couche des aventures de ce pseudo volatile apparait l’image de l’aigle impérial des nazis. Le véritable tueur en série de ces histoires c’est Adolf Hitler. Avec mes romans populaires, en fait des brulots antifascistes, j’ai préparé modestement le peuple américain à entrer en guerre. Un peu comme Hitchcock dans Une femme disparaît si vous voulez (mon petit doigt m’a dit que vous aimiez ce film.)

Voilà ce que je peux dire pour ma défense, sans aucune fourberie cette fois, mais vous n’êtes pas obligé de me croire et si vous préférez voir un film de Lubitsch qui soit plus explicitement anti nazi je vous conseille To be or not to be. Vous m’en direz des nouvelles.

AB

 

 

 

4 Commentaires

  • sophie Chambon dit :

    André,
    J’aurais aimé répondre plus vite tant cette analyse du dernier film de Lubitsch m’a emballée. Mais la mémoire et la mienne en particulier étant assez lamentable, il ne me revenait pas grand chose de ce film, vu moins souvent, il est vrai que To be or not to be par exemple… Qui me fait vraiment rire, aussi bizarre que cela puisse paraître puisque l’on sent vraiment le tragique de la situation européenne. C’est cela « danser sur un volcan »…Ceci dit, en 42, les Américains venaient de sortir de leur isolationnisme et ils allaient aussi en baver…
    Bref, pour en revenir à CLUNY, je digresse, je digresse, quelque chose résistait ….Pas votre analyse mais mon ressenti….lointain en effet et je me suis donc persuadée que pour répondre correctement, il me fallait revoIr le film.
    Après cela, je me suis décidée à répondre en adoptant ce genre épistolaire que vous affectionnez. Je me lance donc…
    Rendez vous, non pas au coin de la rue, mais dans la rubrique LA LETTRE que j’inaugure ainsi dans Fragile.

  • Bellatorre andré dit :

    Une bien belle idée Sophie que cette incursion dans le genre épistolaire. J’invite ceux que le cinéma intéresse, et Lubitsch en particulier, à se précipiter dans la rubrique « L’Oeil », ils y découvriront une lettre d’une haute volée cinéphilique sur « Cluny Brown »…Rendez vous donc pour cette inauguration.

  • Professeur Siletsky dit :

    Bravo André pour ce texte réjouissant !
    Portrait à charge d’un Tartuffe cynique ou éloge paradoxal d’un brillant usurpateur ? Qui est au juste ce drôle d’oiseau de Belinski ? Un faux Adam démoniaque (lorsqu’on prononce son nom, ne met-on pas l’accent sur le « s », une sonorité qui évoque le sifflement du serpent ?) qui essaie de débaucher l’ingénue Cluny, une Eve « pétulante » ? Un Grand Méchant Loup qui voudrait dévorer le Petit Chaperon Rouge (photo) ? Un sulfureux prestidigitateur qui aurait fait disparaître son double – rappelant par là Une femme disparaît et la disparition de Miss Froy, agent double ? Un double négatif d’André Bellatorre qui serait passé maître dans l’art de manier le palimpseste (l’original étant lui-même expert ès métalepses) ? To be-linski or not to be-linski ?

  • bellatorre dit :

    Oui je me souviens de vous monsieur Siletsky , vous étiez le bête et méchant (mais drôle) gestapiste de To be or not to be mais je ne savais pas que vous étiez aussi expert en métalepse (en théorie mais aussi en pratique!) du coup il vous sera (un peu!) pardonné!

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