6 Lettre à Dora, personnage du roman de Patrick Modiano, Dora Bruder

En écrivant ce livre, je lance des appels comme des signaux de phare dont je doute malheureusement qu’ils puissent éclairer la nuit. Mais j’espère toujours.

Patrick Modiano

 

1

Chère Dora,

Moi aussi j’ai envie de t’appeler, de te sortir de ta nuit. J’espère que tu recevras ma lettre et que tu ne trouveras pas inconvenant que je te tutoie mais dans le livre de Patrick Modiano, tu es encore une adolescente ce qui autorise peut être ma familiarité et tu as gardé, hélas, ce statut puisque ta vie s’est brutalement arrêtée à Auschwitz.

Je t’écris d’abord pour te dire que tu dois être fière, Dora, car tu es devenue une héroïne majeure pour de nombreux lecteurs. Patrick Modiano t’a rendue célèbre, pas aussi célèbre peut-être qu’Anne Frank ta cadette elle aussi déportée à Auschwitz mais peut-on te comparer à elle si sage, toi, Dora, la fugueuse ? Il a empêché que, comme beaucoup de tes compagnes juives, mortes dans les mêmes conditions, tu sombres dans l’oubli. Il te fait réapparaître. Il n’a certes pas dit grand chose de toi car les pauvres informations qu’il a glanées consistaient en un simple entrefilet trouvé dans un vieux journal du 31 décembre 1941 : « On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris ». Cet avis de recherche donc et quelques photos qu’il a recueillies lui ont permis de reconstituer, à sa façon, le drame que tu as vécu.

Tu t’es enfuie une première fois du pensionnat « Saint Cœur de Marie », rue Picpus. Un pensionnat sinistre si l’on en croit l’une de tes camarades que Modiano a pu rencontrer quand il a fait son enquête. Ce n’est pas étonnant que tu aies voulu t’évader de ce lieu quasi carcéral. Ensuite, souviens-toi, tu réapparais Rue Ornano, dans la chambre d’hôtel où « habitent » tes parents mais ton père est absent, déjà déporté à Drancy. Pourquoi alors doubler la mise et fuguer de nouveau ? Pourquoi prendre de tels risques ? J’entends déjà ta réponse « pour ne pas mourir ».Ta deuxième cavale se termine tragiquement. Te voilà à la prison des Tourelles puis à Drancy où tu retrouves ton père puis tu fais partie du sinistre convoi pour Auschwitz. Si tu étais restée dans ce pensionnat aux murs noirs, tu aurais pu probablement en réchapper mais, je te comprends, tu as voulu rester vivante au risque de te perdre. Tu as fugué deux fois Dora. Belle et rebelle.

 

2

 

Tu sais que Patrick Modiano n’a pu reconstituer tes séquences fugueuses où tu te trouves seule, perdue sans doute, dans le Paris de l’occupation. Pour conjurer ce vide, il prend le parti de doubler ton parcours, de faire apparaitre un filigrane. Ainsi on apprend que tu t’es retrouvée, comme le père de l’auteur, raflée et transportée dans un « panier à salade », lors de ta deuxième fugue. Le romancier dit qu’ils n’ont pas beaucoup changé, ces véhicules, jusqu’aux années soixante. Qu’est ce qui justifiait cette métaphore prosaïque ? Sans doute les grilles qui faisaient penser aux mailles des anciens paniers qu’on agitait pour secouer des feuilles de salade afin de les sécher. Ce panier, c’est une espèce de cage et cette cage, Patrick Modiano croit la voir sur l’une des rares photos qu’il a retrouvée de toi : « Une photo plus ancienne de Dora seule, à neuf ou dix ans. On dirait qu’elle est sur un toit, juste dans un rayon de soleil avec de l’ombre tout autour (…) elle a posé le pied droit dans ce qui pourrait être une grande cage ou une grande volière, mais on ne distingue pas à cause de l’ombre, les animaux ou les oiseaux qui y sont enfermés » Voilà, dans ce clair obscur, une préfiguration du panier à salade de la police et de ton enfermement définitif dans un camp maudit, toi qui avait cru pouvoir, sans doute, prendre ton envol. Ton passage dans un véhicule de police, Dora, te rapproche de personnes peu recommandables, le père de Modiano par exemple (marché noir, trafic etc), mais tu vas me dire que Patrick Modiano, lui même s’y est trouvé (oui ça fait beaucoup de monde dans le même panier !) et que te voilà en meilleure compagnie, un prix Nobel tout de même !

 

3

 

Pour combler les blancs de ta vie, aussi courte fût-elle, le romancier n’a de cesse de te doubler, de te trouver des doubles. Il imagine dans un roman Voyage de noces une autre fugueuse, Ingrid, d’autres viendront se joindre à elle, Louki, dans Le café de la jeunesse perdue, Dannie dans L’herbe des nuits. Toutes disparaissent tragiquement. Il me plait de penser que ces héroïnes te tiennent compagnie et que, toi, dont le patronyme évoque la fraternité, tu te trouves au milieu de tes sœurs fictionnelles. Je voudrais contribuer à mon tour à cette sororité en te rapprochant de quelques disparues fictives que j’affectionne. A cette vieille dame espionne (sans avoir l’air d’y toucher), Miss Froy, qui lutte victorieusement contre les forces du mal dans le film d’Hitchcock, Une femme disparait. Elle semble déjà combattre tes futurs tortionnaires. Elle aussi disparaît mais réapparait au final. Happy end oblige. Je pense aussi à cette mystérieuse Laura du film éponyme d’Otto Preminger qu’on croit morte et qui réapparait mystérieusement à la fin de l’histoire. Il y a certes loin entre cette fin heureuse et la tienne mais je me réjouis de cette rencontre fictive qui était annoncée par l’onomastique entre Laura et toi, Dora.

Remplir le filigrane pour conjurer le vide du récit, Patrick Modiano s’y est essayé car on ne sait rien de ce que tu as fait pendant tes fugues. Es-tu allée au cinéma Ornano dans ton quartier (le 18e arrondissement) ? Et dans ce cas tu as peut être vu Le Premier rendez vous , (film qui a beaucoup ému notre auteur nobélisé.) Qui as tu rencontré pendant tes fugues ?

Pardonne moi, je suis indiscret, il y a là matière à roman mais Modiano a raison de se refuser à ce romanesque. Il parle d’un « précieux secret » qui ne doit pas être levé. Il a mené son travail d’enquête de la façon la plus honnête et la plus attachante qui soit mais il n’a pas « romancé ». Il a raison. En revanche, il a fait en sorte que le quartier où tu as vécu dans le dix huitième arrondissement soit devenu « la promenade Dora Bruder ». Tu es passée du statut d’héroïne à celui de symbole, Dora. Le jour de l’inauguration de la « Promenade » qui porte ton nom, il y avait ta photo partout, tu es devenue une star, une façon pour toi de conjurer paradoxalement l’étoile infamante. «Dora Bruder, déclara Patrick Modiano représente désormais, dans la mémoire de la ville, les milliers d’enfants et d’adolescents qui sont partis de France pour être assassinés à Auschwitz ». Les nazis voulaient te faire disparaître sans laisser de traces mais tu réapparais, Dora, tu es inscrite en lettres d’or dans un roman célèbre et dans la géographie parisienne. Je voulais te le dire même si tout cela sans doute tu le savais déjà. J’espère que ce  « redoublement  » t’est agréable et je pense que ce n’est pas inutile d’insister, par les temps qui courent où d’autres bêtes immondes plus ou moins virales et  potentiellement tueuses d’autres Dora, peuvent « occuper » Paris.

 

André Bellatorre

André Bellatorre

Il a assuré pendant deux décennies des cours de littérature contemporaine dans le cadre du DU d’écriture. Il y a cultivé la notion de métalepse narrative mise au jour par Gérard Genette. Il a publié deux ouvrages Le printemps du temps (avec Michèle Monte) et l’Aventure narrative (avec Sylviane Saugues) créé et collaboré à la revue d’écritures Filigrane, voilà pour l’écrit. L’oral ? Une communication au colloque de Cerisy. Il anime aussi des ateliers d’écriture buissonniers de temps en temps. Le dernier en date en 2020, un atelier sur l’épistolaire…

    Voir tous ses articles

    7 Commentaires

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Merci de faire à ton tour retentir l’écho d' »offrandes » du prénom de « Dora », Iphigénie mal élevée, dont on aimerait qu’elle n’ait pas en vain cherché à fuir le couteau de Calchas…Du moins, répéter le nom des victimes, entasser leurs vêtements vides de corps, accumuler leurs photos, à Berlin, Paris, Kigali, Phnom penh, ou Hiroshima, c’est tenir l’espoir que leurs ombres maintiendront quelques couteaux au fourreau …

      • bellatorre andré dit :

        J’aime beaucoup « Iphigénie mal élevée » pour Dora, un tragique décalé s’en dégage qui correspond bien au roman.
        Oui on peut continuer à projeter une lumière crue ou oblique sur les « Dora » de notre époque en s’adossant aux créateurs.

    • CB dit :

      Merci pour cette lettre en trois temps émouvante et captivante à la fois. Le sens double de l’étoile rappelle subtilement le destin tragique de Dora et ses aspirations adolescentes.

    • Julien Doré dit :

      A mon tour, cher André, d’apporter mon écot à cette sororité de fugueuses en or : Daphné, qui prend la fuite pour échapper à la fougue d’Apollon et disparaît pour prendre l’apparence d’un laurier, ne mérite-t-elle pas de figurer dans cette liste prestigieuse ?
      Votre texte, comme vos héroïnes, est d’ailleurs tressé de fils d’or comme une couronne de laurier puisque l’occurrence « or » apparaît en filigrane (littéralement : sorte de lanières d’or finement soudées entre elles !) de manière récurrente dans plusieurs mots : « Ornano » , « sororité », (doublement ! ), « métaphore », sans parler naturellement des fameuses sœurs fictionnelles … En même temps, vous nous avez mis la puce à l’oreille en écrivant que Dora est « inscrite en lettres d’or dans un roman célèbre… » Bref, un véritable travail d’orfèvre, monsieur… Bellatorre.

      • bellatorre andré dit :

        Un écho à ces deux commentaires bienveillants le premier aux accents stellaires le second hors pair ou or pair…

    • Dominique dit :

      Je vous écris d’un roman.
      Au Beach de La Varenne, j’ai pris un bain de soleil. Il cherchait un modèle.
      Sur la Côte d’Azur, nous nous sommes revus. Je frôlais le vide abyssal des personnages de Fitzgerald.
      Il m’appelait Sylvia. Un jour, il est parti, chercher des allumettes. On peut dire ça comme ça.
      La nuit vient de tomber sur Nice, mon créateur n’a comblé ni les blancs de ma vie, ni sa mélancolie.

    • bellatorre andré dit :

      Merci pour ce petit contrepoint Niçois énigmatique, elliptique et mélancolique…

    Laisser un Commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.