La dernière Odyssée d’Ulysse

 

La mer perfide hululait doucement: ses molles lèvres vertes baisaient sans relâche, à féroces baisers, la dure mâchoire des roches

Naissance de l’Odyssée

Jean Giono

 

Je voudrais avoir de tes nouvelles, Ulysse, puisqu’on ne sait pas grand chose de toi après ton dernier séjour à Ithaque . Fais tu partie des bienheureux qui habitent les champs élyséens ou croupis tu dans les tréfonds des enfers ?

Les supputations vont bon train mais on ne sait à quel saint se vouer. Bien malin qui connait le sort qui t’a été réservé.

Les dieux t’ont ils récompensé pour ta bravoure, ( parmi tes actes illustres, tu as fait face en personne aux Cyclopes, stupides certes mais effrayants, grâce à ta ruse légendaire), et pour ta fidélité à ta terre natale ? Peut-être ont ils salué ton retour au bercail vers ton épouse Pénélope car tu as su résister à de nombreux enchantements, ne pas succomber au chant des sirènes et quitter le cocon paradisiaque que t’avait confectionné la belle Calypso ainsi que les pièges délicieux tendus par Circé l’enchanteresse. Es tu heureux Ulysse, comme le dit le poète, après ton ultime « beau voyage », celui qui conduit vers l’au delà ? Les dieux ont ils été magnanimes en tenant compte de ta notoriété ? Il est vrai que tu es devenu célèbre (un vrai people !). La littérature dans tous ses états s’est nourrie de tes aventures de Du Bellay à Giono  en passant par James Joyce! Le cinéma a fait ses choux gras de tes prouesses (beaucoup de péplums d’accord mais l’un d’entre eux est un film éponyme avec Kirk Douglas et Silvana Mangano, excusez du peu!) et on a même inventé un nouvel Ulysse en série télévisée, un Ulysse trente 31, un Ulysse sur son trente et un, moderne, lisse sans aspérité qui a revêtu ses habits de fiction pour affronter les méchants afin que le bien triomphe. Un Ulysse du trente-et-unième siècle qui erre dans la galaxie. Quel effet ça t’a fait de prendre l’air en dessin animé,  Ulysse? Ça t’a changé de ton élément marin ? En tous les cas cette série a dû contribuer à améliorer ton image parfois un peu trouble.

Tout cela est bel et bon mais je ne suis pas sûr, en fin de compte (et de conte), que la balance divine ait penché, pour toi, du bon côté. J’ai peur qu’on ne t’accuse d’avoir mis ta ruse au service de la guerre et des desseins les plus barbares, les plus cruels. Je ne parle même pas du massacre des prétendants de Pénélope (des méchants sans doute, quelle boucherie cependant!) mais du rôle que tu as joué dans la guerre de Troie. C’est quand même toi, Ulysse aux mille ruses, qui a permis le sac de la ville avec ton cheval sinistre. Vous n’avez pas fait dans la dentelle, vous, les guerriers achéens quand vous êtes sortis du ventre de la bête immonde. Vous n’avez épargné ni les vieillards, ni les femmes, ni les enfants. Tu dois avoir le cadavre d’Astyanax sur la conscience !

A la guerre comme à la guerre, comme tu dis, peut-être mais alors une guerre « à la syrienne », je n’ai pas pu ne pas entendre les lamentations d’Andromaque faisant le récit du carnage : « J’ai vu mon père mort et nos murs embrasés j’ai vu trancher les jours de ma famille entière et mon époux sanglant trainé dans la poussière ». Tu connais la suite, Ulysse, je suppose que tu as eu le temps de lire un peu où que tu sois. Tu as dû tomber sur la fameuse tirade : « Songe Céphise à cette nuit cruelle… ». Je t’épargne la suite, elle n’est pas à ton avantage. On pourrait dire aujourd’hui que tu t’es rendu coupable de génocide, de crime contre l’humanité non ? Ça mérite quoi à ton avis? Je sais, il y a prescription mais je ne crois pas que les dieux l’entendent de cette oreille. Il y a du châtiment dans l’air.

Si les choses ont mal tourné pour toi post mortem tu dois te retrouver dans les enfers. Tu les avais fréquentés quand Circé t’a permis de t’en approcher pour parler avec les spectres du royaume d’Hadès (tu as pu même pu dialoguer avec Achille et ta Mère ou avec ce qui en tenait lieu) mais cette fois tu y es bel et bien entré, dans les abysses infernaux, sans espoir de retour. Dante, qui s’y connaît en la matière, te loge dans la zone des conseillers perfides. Surement que Poséidon n’est pas pour rien dans ton funeste destin ; on sait qu’il a toujours une rancune tenace envers toi qui a tué son fils. C’était de la légitime défense et puis ce cyclope borgne que tu as rendu aveugle, ce Polyphème, ce n’était pas un enfant de chœur ! Il mangeait de la chair humaine, tout de même, ton équipage en sait quelque chose. Oui, mais parfois ce Dieu-le-père, il ne veut rien entendre.

On dit que les enfers sont marins. Tu es dans ton élément sans doute mais ce n’est pas le pays des merveilles, fini l’aurore aux doigts de rose. Tu as beau être un navigateur héroïque qui a fait ses preuves, tu dois affronter des gouffres amers, des écueils bien pires que Charybde et Sylla et des créatures qu’on ne trouve que dans les tableaux de Jérôme Bosch et ce ne doit pas être simple pour toi dans ces eaux hululantes et vineuses, couleur de suie, couleur d’acier. Je t’imagine dans le Tartare sur un frêle radeau à l’endroit où le monde n’est plus qu’une immensité de vagues écumantes qui se ruent sous un ciel qui paraît sale à force de grisaille mais, que dis je ? il n’y a pas de ciel dans le royaume d’Hadès (on ne parle pas de corde dans la maison du pendu ! ). Certains disent que tu as une filiation avec Sisyphe. J’en conclus que ta punition pourrait être des plus sévères : ce serait de voguer ad vitam aeternam sur les fleuves infernaux sans jamais trouver de port d’attache. Une éternelle Odyssée.

Mais je ne me résous pas à cette fin sinistre. Je ne peux m’empêcher de penser que Pénélope s’est pourvue en cassation, qu’Athéna a de nouveau intercédé en ta faveur et que les tribunaux divins ont fini, après beaucoup d’années, par t’accorder leur grâce, à moins que, éternel filou, tu aies pu berner Charron, le fameux passeur, en te déguisant, en devenant un passager clandestin dans un cheval marin par exemple, ou en te faisant passer pour un autre ou pour « personne ». As tu filé à l’anglaise, Ulysse ?

Je pense aussi à une sortie plus littéraire, plus délirante encore. Tu auras traversé non la frontière des enfers mais celle des confins du texte, tu auras trouvé refuge dans des limbes littéraires et tu te seras disséminé dans tes diverses réincarnations littéraires. C’est tout le mal que je te souhaite.

 

André Bellatorre

André Bellatorre

Il a assuré pendant deux décennies des cours de littérature contemporaine dans le cadre du DU d’écriture. Il y a cultivé la notion de métalepse narrative mise au jour par Gérard Genette. Il a publié deux ouvrages Le printemps du temps (avec Michèle Monte) et l’Aventure narrative (avec Sylviane Saugues) créé et collaboré à la revue d’écritures Filigrane, voilà pour l’écrit. L’oral ? Une communication au colloque de Cerisy. Il anime aussi des ateliers d’écriture buissonniers de temps en temps. Le dernier en date en 2020, un atelier sur l’épistolaire…

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    12 Commentaires

    • Sophie Chambon dit :

      Merci pour cette évocation lettrée qui, sans détailler de trop, balaie suffisamment le destin contrarié de ce pauvre Ulysse.
      Avec même le clin d’œil à ce cher Kirk qui sut toujours choisir des personnages accrocheurs, du Viking borgne à l’esclave libre, jusqu’à ce rusé et déterminé Ulysse, opportuniste, avec sa (grosse) part d’ombre. Chacun a sa lecture mais à tout prendre, il eut un meilleur sort, une postérité artistique supérieure à celle de ce pauvre Achille, aussi divin et bouillant fût-il, que je lui préférais dans ma jeunesse.

    • Bellatorre dit :

      Merci chère Sophie pour ces éléments cinématographiques et autobiographiques Sean Ben qui incarne Ulysse dans une version hollywoodienne de l’Iliade, Troie, est le gentil Ned Stark de Games of Throne
      Cela suffit-il à ranger Ulysse du bon côté de la barrière ?
      Quant à Achille c’est le bouillant Brad Pitt qui s’en charge et assume sa fougue …

    • Cette « dernière Odyssée d’Ulysse », se termine par son contraire, la dissémination
      dans des réincarnations littéraires sans fin. « La mer perfide » de Jean Giono, s’est changée,
      texte s’écrivant, en mer féconde, où irradient les mille ruses d’un narrateur, nourri de textes
      multiples, vibrants, colorés et se chevauchant, comme dans un palimpseste cousu et décousu,
      qui évoque ce chant traversé d’histoires, dont on ne sait plus sur quel pied les faire danser.
      Mais, foin d’échecs, de pertes et de destin funeste, à la lecture de cette lettre n° 8, nous voilà plus
      que jamais, rendus audacieux par les rumeurs d’un mythe qui nous jette sur les sentiers d’une
      création tous azimuts…

      JJ Dorio

      ULYSSE ARTISAN ET QUASI-POÈTE

      Mais l’Odyssée compte, (à côté de son poète, Homère), un autre constructeur, un humain,
      lui aussi chassé de chez lui, défiguré, malheureux, mais habile : Ulysse.
      Son errance et son savoir-faire seront des éléments majeurs du mythe d’Homère.
      Bâtisseur, il l’est dans l’île de Calypso, une fois qu’après les sept ans de sa captivité amoureuse
      les dieux ont décidé dans l’Olympe de le laisser prendre la route du retour.
      Après une ultime nuit de plaisir, il construit un radeau.
      La longue description de cette construction fait ressortir l’analogie
      entre le travail du charpentier de marine et celui du poète.
      (Tous deux « assemblent »)

      « Il perça toutes les poutres et les ajointa les unes aux autres.
      Puis avec des chevilles et les jointures, par ses coups il assembla le radeau ».

      Ulysse construit son embarcation en même temps que le poème de son retour,
      qui redémarre à ce moment-là.
      À sa prochaine étape, l’île des Phéaciens, Ulysse deviendra poète ou presque.
      Se substituant à l’aède Démodocos, qui a raconté son passé glorieux, il racontera longuement,
      à la première personne, sans l’aide de la lyre, sans l’aide d’une Muse,
      son errance depuis Troie, du chant IX au chant XII.
      Cette très longue citation, où Homère fait comme s’il cédait la parole à son héros,
      et qui met en contraste le récit d’Ulysse avec les chants de l’aède Démodocos…,
      indique que la poésie d’Homère ne peut se confondre avec ce que faisaient les autres poètes.
      Homère interprète sa propre poésie par ces contrastes.

      HOMÈRE Pierre Judet de La Combe (2017)

      • Laure-Anne FB dit :

        Intéressants éclairages, merci !

      • André Bellatorre dit :

        Merci Jean Jacques pour ce contrepoint savoureux et érudit. Les métamorphoses de la mer, le palimpseste des textes/Ulysse, l’artisan quasi poète, Ulysse… de quoi alimenter notre imaginaire pour l’été.

    • Laure-Anne FB dit :

      Nos Ulysses se croisent donc sur Fragile (PHS ne laisse rien au hasard?) le tien se débrouille donc pour échapper au Tartare,même en ayant lui-même laissé bp de viande crue derrière lui ; les mots toujours les mots, toujours les mêmes comme dit Dalida, ici ceux du mythe, mais finement la joie pleine de sens de leurs différentes combinaisons..L’Ulyssede Joyce m’étant hélas tombé des mains, je me venge en mettant les nôtres au pluriel, à l’anglaise, avec le bel -s final du nom natal en grec…
      M. AB, j’espère que les soins dus à quelque mini Cerbère vous laisseront le temps de reprendre votre littéraire et cinématographique correspondance… (Fragile m’excusera pour ce private joke).
      Merci aussi pour Kirk dont le Larry m’évoque aussi un avatar d’Ulysse dans Liaisons secrètes (Strangers when we meet) où sur la plage il y a une scène torride avec Kim Novak-Calypso que, petite fille, j’ai vue de derrière la porte quand mes parents me croyaient couché… Deux demi-dieux pleins de démesure décidément…

    • Antinoos dit :

      Descendre aux Enfers in fine et connaître le châtiment de voguer dans les eaux perfides du Styx ad vitam æternam, ce serait un peu comme tomber de Charybde en Scylla…

    • Cerdan dit :

      Elle avait lu ta lettre à Ulysse. Elle le connaissait très peu et décida d’en aborder l’étude avec son petit-fils. Tous deux embarquèrent un matin dans une version de l’Odyssée pour les grands de sept ans. Il n’avait pas la moitié de l’âge de raison toutefois ni les séductrices ni les monstres ne l’affolèrent et, à partir de plusieurs boites de petites briques de plastique, de celui que nous retrouvons sur nos téléphones et dans nos automobiles, ils construisirent un gigantesque cheval de Troie. Ils passèrent à une autre histoire.
      Elle continua de s’interroger sur l’incapacité d’Ulysse à retrouver le chemin pour Ithaque. Un soir, avant de s’endormir, elle se demanda comment opéraient les hommes partis à la guerre lorsqu’ils souhaitaient se rapprocher d’une femme et d’un enfant abandonnés, car il s’agissait bien d’une forme d’abandon. Un guerrier tel qu’Ulysse aurait pu s’en revenir plus tôt, parcourir la douceur égayée des calanques, écouter le chant des cigales plutôt que des sirènes, poursuivre sa route à travers les champs d’oliviers quand le vent traçait la sienne à la cime des grands arbres et enfin prendre la mer lors des accalmies de l’ancêtre du Meltem. Pénélope, à ce qu’on lui en avait dit, n’était pas mécontente de le voir arriver. Quant à Télémaque, il avait déjà pris la mer pour retrouver son père.
      Elle pensa que seul ce long voyage pouvait redonner vie à Ulysse et cette histoire lui apparu comme le récit des conséquences de la guerre sur la vie des combattants. Il lui restait à te remercier pour cette escale et tant pis si ce n’est qu’un mirage, elle y voit les couleurs de la réalité.

    • Jacqueline l'heveder dit :

      Mon enfer sans fin est d’être votre jouet, celui de vos imaginaires, de vos projections, de vos peurs, de vos admirations, de vos délires, de vos leçons multiples à donner, à vendre, à répandre, après avoir été celui de mon Géniteur, les mots reprenant leur singulier.
      Oui mon Enfer est d’être votre Paradis à l’infini, vous donnant tous les plaisirs, écrire, disserter, me mettre en lien, et tant d’autres.
      Jouissez de moi, n’épargnez rien.
      Car je suis le Passeur.

      • Laure-Anne FB dit :

        Pour rebondir sans fin dans cette littéraire sauce Tartare après JLH : Bien sûr ! mais du coup, ces tribulations, est-ce un tel enfer pour une personne qui fut Personne et chacun, mais aima s’illustrer sans fin plus que d’autres ? Après tout, à peine rentré , n’a-t-il pas prévenu Madame qu’après avoir fait un peu de ménage, il allait repartir se faire voir ailleurs, sous prétexte d’ordres de Circé… ? pour ramener la toison d’or ? ou pour conserver à son blason un peu de lustre ? ou de mystère? Homère avait préparé sa saison 2, mais sûrement, il a dû mourir avant…et nous tous, aspirants poètes, aurions bien tort de nous priver de ce boulevard ouvert, ces inoffensifs champs élysées … pas vrai ?

        • Jacqueline l'heveder dit :

          Oui. D’autant qu’il s’agit d’un enfer nécessaire, à valeur ajoutée, celui de tous les Passeurs. A la fois exploités, sur-exploités, ils gagnent aussi une vie éternelle, une richesse infinie, dont chacun perçoit la dîme tout en déposant l’obole.
          Mais il me plaisiat d’envisager cet extrême et je suis ravie de la réponse de L.A F.B.

    • Bellatorre dit :

      Belle rencontre, beaux rebondissements, beaux passages,
      sous les heureux auspices d’ulysse…

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