Chen Chen est un jeune poète et essayiste queer sino-américain. Ses recherches portent sur l’histoire des sino-américains, l’amitié queer, le multilinguisme, les textes hybrides, l’humour et la pop-culture. Il est l’auteur du recueil de poèmes When I Grow Up I Want to Be a List of Further Possibilities (BOA Editions, 2017), pour lequel il a reçu le prix de poésie A. Poulin, Jr. Ses poèmes ont été publiés dans diverses revues aux Etats-Unis, parmi lesquelles Poetry Magazine. Il a obtenu son doctorat en anglais et création littéraire à Texas Tech University. Il vit actuellement au Massachusetts et enseigne à Brandeis University, dans le cadre du programme de résidence de poète Jacob Ziskind. Son oeuvre est inédite en français. Site web : www.chenchenwrites.com.

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Pour Zach

Nous aimions Howl et le Tao quand il s’écrivait encore
avec un T (1). Nous aimions le thé vert mais buvions
plutôt de l’Orangina. Nous aimions Trakl & les phrases

sombrement déclaratives. Nous aimions des genres différents
mais savions que nous n’étions que deux variations sur le même thème :
le jeune adolescent excité. Nous aimions Heidegger

& trainer dans ta cuisine, à boire de l’Orangina,
et nous restions là une heure, deux, chacun ému
par l’immobilité de l’autre.

Parfois ton chat passait nous voir, d’un noir d’encre
et peu impressionné. Des points de suspension passaient
toujours nous voir. Ils ne disaient rien & préféraient se tenir là,

vibrant sans bruit, entre nos rêveries adolescentes
et nos désirs philosophiques. Puis ils nous rappelaient
que nous avions des devoirs de français. Le futur antérieur

ou le futur simple. Nous remettions l’un et l’autre à plus tard.
En cours de français un après-midi, quand Madame nous a demandé
ce qu’on associait habituellement à l’automne (2),

nos camarades ont répondu : les feuilles, les écharpes, les citrouilles,
les boissons saveur citrouille. Alors j’ai levé la main,
& Madame a soupiré, Oui, Didier (3) ? & j’ai dit, La mort (4), l’automne

a quelque chose à voir avec la mort. & toi, tu as ri, très fort. En français,
je m’appelais Didier & tu t’appelais Zizou & ça n’impressionnait pas
Madame, elle ne trouvait pas ça drôle. En français c’était comme si

nous n’avions jamais quitté ta cuisine. Sauf qu’il pleuvait,
toujours une pluie d’automne affolée avec Madame : ça
nous donnait envie de thé & d’aimer e.e. (5) & de considérer la petitesse

de nos mains. Elles étaient comme des points de suspension, des procrastinatrices
professionnelles, incapables de finir quoi que ce soit & n’en ayant aucun désir,
Elles aimaient taquiner le point, le

multiplier… allonger le temps…les mots passés ensemble

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Shira Abramovich, Camille Blanc et Lénaïg Cariou, pour le Collectif Connexion Limitée / Limited Connection Collective.

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1 En anglais, le Tao s’orthographie désormais avec un D (Dao).

2 En français dans le texte original.

3 Idem.

4 Idem.

5 e. e. cummings, poète états-unien (1894-1962).

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Le Collectif Connexion limitée / Limited Connection est un collectif de traduction qui réunit des jeun.e.s poètes queer franco-américain.e.s. Il entreprend de traduire  des auteur.trices qui, par leurs écrits, viennent questionner les normes dominantes, tant sur le plan poétique que social. Site web : Connexionlimitee.github.io.

2 Commentaires

  • Jacqueline L'heveder dit :

    J’aime votre staccato, proche du slam, les silences, qui laissent place à l’autre,
    La poésie pour ancre commune.

  • Laure-Anne F-B dit :

    Pour moi c’est plus doux, moins martelé que du slam, et l’autodérision est fraîche, pas cynique, juste un peu acidulé comme l’Orangina.
    J’aurais juste aimé que le texte original apparaisse en face, Connexion limitée n’en prenne nul ombrage. Encore possible peut-être?

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