Je délaisse…Je délaisse…mes chroniques quotidiennes. Mon maître en chroniques, Roberto Arlt, n’aurait jamais laissé, lui, passer un jour sans histoire. Je dois délaisser aussi un moment Cambridge, Angleterre pour que ma plume revienne se poser comme il était prévu dans le projet initial, sur ce petit coin de terre entre la Place Albert 1er et le Corum, entre le Bar de la Vieille Porte et la rivière Verdanson puis plus au Nord, la place des Beaux-Arts.

Il y a un banc près de l’Ecole de La Fontaine. En fait, il y en a trois mais sur celui dont je vais vous conter les aventures, je vais mettre une plaque commémorative si mes finances le permettent. L’histoire du banc commence par la preuve indéniable de ma générosité sans bornes dont d’aucuns, je ne sais pourquoi, doutent encore. Ma routine de confinement était bien huilée. Le matin, j’allais chez Spar faire des courses et l’après-midi, toujours bien munie de mon attestation où j’avais coché « permission pour une heure de sport quotidienne », je m’en allais explorer une ville déserte avec mon tricycle. Il m’arrivait d’acheter du pain, des fruits ou du chocolat, pour les offrir à tous ces gens confinés dehors que je croyais tous sans maison et sans famille. La réalité est plus complexe et c’est ce que le confinement m’a appris.

Parmi ces gens sur les bancs, des hommes pour la plupart, il y avait des copains de bar, que je connais depuis dix ans comme copains de bar, quand je fréquentais la Pizzeria qui a changé ma vie et qui est maintenant délocalisée près de la Place Candole. Des copains de bar, une catégorie bien difficile à définir. Des gens avec qui toutes les semaines j’ai partagé Prosecco et meilleures pizzas vénitiennes de Montpellier. Pas vraiment des amis. J’en fréquente peu en dehors du périmètre assigné au bar. Pas non plus des étrangers. Je les rencontre souvent en Beauxarrie, je prends des nouvelles, je suis leur évolution de vie dans nos échanges aléatoires ou sur les réseaux sociaux. Des copains de bar, je ne peux penser à aucun autre moyen de les désigner.

Copains noirs ou plus noirs que noirs parfois. Copains rastas avec ou sans dreadlocks. Musiciens souvent, reggaemen pour la plupart. Insérés dans la société mais avec toujours le bout d’un orteil dehors, un bout d’orteil rebelle. Sur le banc, des types blancs avec les noirs. Et surtout un blanc de blancs. Qui aime les jeux de mots et Bobby Lapointe. Rasé de près et parfumé. Pas du tout l’idée que je me faisais d’un SDF. Et d’ailleurs, il ne l’est pas. Il a dans l’Ecusson sa maison bien à lui. C’est le cas de tous ceux qui sont là. Et pourquoi sont-ils donc là ? Chez eux, c’est tout petit. Ils étouffent. Ils sont mieux à l’air, sur un banc. L’espace entier du monde devient leur demeure. Et ils ne sont plus vraiment seuls. Ils ont des compagnons de banc avec qui ils échangent leurs histoires. Qui se ressemblent.

Pour les plus jeunes, des mauvaises rencontres avec une palette de drogues, illicites pour la plupart ou avec la plus destructrice, la drogue dure légale, l’alcool. Sous forme de vin rosé à 12e degré ou de la fameuse bière des rejetés la 8.6 , 8 degré 6. Des jeunes sortant d’orphelinat ou mis à la porte par leurs parents (quand par bonheur ils en avaient deux) et jetés sans armes dans l’arène de la vie. Soit ils deviennent lions, soit ils deviennent proies et le destin gladiateur leur assène un nouveau coup sur la tête pour éviter qu’ils ne se relèvent. Pour les plus âgés, la courbe du destin a été coupée en plusieurs endroits et la reprise (au sens couturier du terme) paraît plus difficile à effectuer tant le tissu initial a été élimé prématurément et se déchire de tous côtés. Ils n’ont pas rencontré l’habile couturière capable de faire du neuf avec leur étoffe qui s’effiloche…

Chroniques des Beaux-Arts.

Un commentaire

  • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

    Très belle chronique dont j’attends la suite avec intérêt, et une note sur Beauxarrie (késkcékça???) …Les copains de bar et les copains de banc… leurs couleurs et leurs bleus… j’aime tellement ces échanges incroyables avec des gens que souvent on ne revoit jamais…résister à la tentation dérisoire d’espérer les aider vraiment ; écouter et aussi, s’y fier assez pour dire aussi, de soi, deux trois choses…

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