si j’étais russe j’écrirais

Très respectée et non Très peu respectée Madame Politkovskaïa
comme ces officiers
anciens de la guerre en tchétchénie dans une lettre anonyme
exactement la centième par des vétérans affirme Politkovskaïa
qu’ils publièrent en mars ou avril 2001 dans le journal de sakhaline
une île en plein développement au large de la Sibérie
où ils avaient été affectés avec femmes et enfants
après leurs expéditions contre les tchétchènes

mais n’étant pas russe et vous admirant j’écrirai
Admirable et Admirée Anna Politkovskaïa

si je rencontrais par impossible les officiers
auteurs anonymes (et lâches affirmez-vous)
de la lettre publique
en chair et en os dans leur camp
et qu’ils eussent touché mon admiration pour vous
ils s’exclameraient n’en doutons pas
mais qui es-tu mouche du coche à merde

car à vous lire c’est ainsi que s’expriment
les héros sous leurs tentes et dans la rue
oui qui es-tu mouche à merde pour exprimer
à cette pute de Admirable et Admirée Politkovskaïa
ton admiration merde de mouche à merde ?

mais non l’une de ces gouttes sans grade répondrais-je
qui en tchétchénie russie et par toute la planète
ruisselle
et se mêlant aux autres forme cette mer où erre
fantomatique et frêle et fort un navire
sur lequel se peint en lettres dont l’or brille dans la brume
ce titre

Admirable et Admirée Anna Politkovskaïa

le 7 octobre 2006 vers quatre heures de l’après-midi
le sol de l’ascenseur par lequel tu t’apprêtais
à monter jusqu’à ton appartement
fut mouillé frotté par ton sang ta peau tes cheveux
par le tissu de ton manteau

le 7 octobre 2006
te fendant fracturant les os la peau
quatre balles trois dans le thorax une dans le crâne
t’attrapèrent par les viscères et te jetèrent dans la mort
plate dure et sale sur le sol de l’ascenseur
qui fut lavé dans ton sang frotté par ta peau tes cheveux

ton assassin
pas l’homme de main ni celui qui jusqu’à sa main
porta l’arme touchant fugitivement sa chair
et croisant son regard
mais celui qui paya pour qu’un doigt pressât la gâchette
sans même avoir vu la main ni les yeux qui guideraient celle-ci
cet assassin anonyme (lâche)

son être pas son apparence peut-être grande grasse et joviale
mais son âme
un avorton qui après avoir trempé une étoffe précieuse
dans une eau sale l’essore de ses bras maigres la jette par terre
de toutes ses maigres forces et hors d’haleine crie
serpillère !

mais que sur la planète personne n’entend
Admirable et Admirée Anna Politkosvkaïa

de bonne humeur
vous retourniez chez vous rue lesnaïa
portant des sacs que dans un supermarché ramstore
vous aviez remplis de provisions
de bonne humeur parce que vous n’aviez perdu
de temps

cette matière même de la vie donc si précieuse
vous n’en aviez perdu ni à la caisse ni au métro
que vous aviez pris à la station molodiojnaïa
car s’étaient succédées sans temps morts
toutes les actions banales et inévitables composant
l’acte faire les courses

et aussi injonction lue durant le petit-déjeuner
sur le calendrier au mur
tandis que vous souffliez sur votre thé trop chaud
debout dans votre cuisine
car le lendemain vous receviez à manger
votre fille son mari elle vous avait récemment annoncé
que vous alliez devenir grand-mère

vous aviez hâte ce samedi-là de vous remettre
à cet article dans lequel vous exposiez qu’en tchétchénie
la police torture de jeunes tchétchènes coupables peu importe
innocents puisqu’après tortures ils murmurent
distinctement certes et nombre de russes entendent

qu’ils ont juré la mort des russes
à déchiqueter dans la rue par d’horribles attentats
coupables innocents peu importe puisqu’après tortures
et sexuelles tous crient vengeance
contre les russes et nombre de tchétchènes entendent

oui Admirable et Admirée Anna Politkosvkaïa
vous étiez pressée ce matin du samedi 7 octobre 2006
de vous accouder devant votre ordinateur
et remettre à cet article que vous aviez finalement intitulé
on te sacre terroriste

et sortie du supermarché ramstore à 15 heures trente
vous étiez encore pressée d’y apporter la dernière main
et sortie du métro vous vous dirigiez
d’un pas rapide malgré les provisions dont le poids
tirait sur vos bras vos épaules réveillant ces clous
dans votre dos et votre cou que plantait
depuis des années la rédaction de vos articles

de bonne humeur aussi parce que
votre fille attendant un enfant c’est la vie
qui s’obstine à battre vous étiez-vous dit mais surtout
parce que vous alliez vous remettre plus tôt que prévu
dans votre guerre contre la guerre en tchétchénie
à battre vous aussi comme un cœur neuf
(et si fort que de partout sur la planète on peut aujourd’hui encore
vous entendre)

ce samedi 7 octobre 2006
Admirable et Admirée Anna Politkovskaïa
vers quatre heures de l’après-midi
ayant bloqué la porte de l’ascenseur avec l’un des sacs à provisions
tu te redressais
après avoir posé l’autre sur le sol de l’ascenseur une balle
pour te renverser dans ton épaule
une vers le cœur pour t’arracher la vie
une dans la bouche et la dernière dans le crâne
pour te couper la parole le souffle coupé tu n’émis aucun son

l’arme un pistolet makarov pb (avec silencieux) 6p9
(référence dans le catalogue)
employée par la police secrète les commandos de l’armée
pour tuer sans bruit
le tueur la déposa à côté de ton bras gauche près du sac
avant de fermer la porte de l’ascenseur en poussant du pied
le sac qui la retenait

le samedi 7 octobre 2006 à moscou
Admirable et Admirée Anna Politkovskaïa
au 8 de votre rue au nom si typiquement russe
car toutes les villes de russie disiez-vous ont une rue
de la forêt rue lesnaïa et vous ajoutiez en riant
mais celle-là
forêt où l’on se bat j’habite non loin d’une presse cachée
dans une arrière-boutique dès 1922 lénine en fit un musée
sur laquelle les bolcheviks imprimaient un journal
pour faire éclater la vérité
comme une bombe qu’on lance dans la pensée des gens

lorsque vers cinq heures une femme dans les étages ouvrit
la porte de l’ascenseur sa bouche s’ouvrit
mais aucun son n’en jaillit et elle ne pouvait la refermer
comme si sa langue ne se résignait pas au silence

toutefois le silence montait. vapeur toxique
de cette lave rouge et verte charriant les esquilles
de ta parole.
Admirable et Admirée Politkovskaïa
et dont ton crâne cratère tartinait tes lèvres désormais immangeables.
Admirable et Admirée Politkovskaïa
vapeur toxique pétrie de flammes noires
se dressant et projetant leurs mains. pleines de mâchoires
elles broient de leurs dents muettes os et sang qui.
Admirable et Admirée Politkovskaïa
soldats russes et filles enfants tchétchènes
dans le cœur de leur mère périssent. dans leur cuisine
sans fin tandis que le père enfermé
dans son mutisme. alternativement pleure et boit
comme un prisonnier d’un mur à l’autre.
Admirable et Admirée Politkovskaïa

cendres et vase par ton crâne crachées ta nuit.
coule sur le caucase sur moscou dans la plaine des sarmates.
sur hong kong et vers le mississippi
sur les steppes de la kolyma et de la sakha
vers le xinjiang.
sur tous les fours où les petits cuistots cuisent. le pain
calibre 9 mm le pain dur casse-tête et casse-dents.
de la contreVérité.

Anna Politkosvkaïa (1958-2006)

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7 Commentaires

  • Jacqueline L'heveder dit :

    Quel texte inspiré inspirant. S’il pouvait être traduit en Russe, ce n’est pas le plus difficile, et envoyé à ?
    Merci P.H.S de cet écrit.

    • Pierre Hélène-Scande dit :

      C’est en effet une bonne idée, Jacqueline. Anna Politkovskaïa était certainement une personne inspirée et inspirante.

  • Ariane Beth dit :

    Ton texte est vraiment prenant je trouve. Très parlant ce mélange savamment dosé de présence factuelle de la réalité, douce ou brutale, et de célébration élégiaque d’une martyre de la vérité.
    La brutalité des évocations du corps saccagé m’a amenée au même type de ressenti que lorsque j’ai lu « La peur » de Gabriel Chevallier, récit de son expérience de la guerre de 14. J’ai compris grâce à son livre que la peur, l’horreur du corps devant la mort et la souffrance étaient des signes d’humanité très profonds, de bons garde-fous contre les idéaux et idéologies possiblement ravageurs car réduisant la vie à des abstractions. Alors que, comme dit Spinoza, la vie est « durant le corps ». Que l’humanité en nous passe par nos corps, où se joue la joie la douleur le lien aux autres ou leur destruction.
    Ici le corps broyé d’Anna que tu donnes à voir avec tant de force renvoie à toute l’obscénité de l’inhumanité. (Qui n’est pas bien sûr que dans un camp, mais ce n’est pas la question ici).

    • Pierre Hélène-Scande dit :

      L’humanité passe par le corps, oui, et la vérité aussi, en particulier par la bouche qui pose des questions et la main qui écrit les réponses ; et parfois la passion de la vérité est telle que la personne s’expose à mourir ; elle le sait et elle meurt effectivement. Quant à l’inhumanité, elle est souvent susceptible, la vérité la pique, du moins sa révélation. Et elle tue la chair qui révèle. C’est ce que certains appellent l’honneur.

  • JMarie Schall dit :

    Très bel hommage.

  • Laure-Anne F-B dit :

    Très beau texte, sur une vie indispensable …d’une belle personne, irremplaçable : on le sait, hélas, les cimetières en sont peuplés. De quoi être encore plus en colère quand ce sont les frères humains qui l’y ont envoyée.
    Vu en 2014 un magnifique spectacle sur Politkovskaia, Femme non rééducable de Stefano Massini, m en sc par Vincent Franchi, au théâtre de Lenche à Marseille. Impossible de retrouver le nom de l’excellente actrice dont j’aimerais qu’elle puisse aussi dire ce poème.
    C’est par ici : https://www.journalventilo.fr/femme-reeducable-stefano-massini-cie-souriciere-au-theatre-lenche-2/
    Question : le tiret de Polit-kovskaia est-il signifiant ou contingent (mise en page contrainte?)
    Autre question : Dévoilait -elle la vérité ??? Des vrais faits, en tous cas, qui devaient être dévoilés, c’est sûr.
    Sinon, n’y a -t-il pas un point à déplacer dans l’antépénultième ligne, ou ai-je mal -trop vite?- lu cette puissante clausule?

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    Stéphane Lambion m’avait vivement recommandé de lire Les Frères Lehman de Stefano Massini et la semaine où j’ai reçu le livre de mon libraire, passait sur France Culture Femme non rééducable de ce même auteur, que j’ai lu par la suite. Cette lecture m’a rappelé qu’à la mort de Politkovskaïa je m’étais dit qu’il fallait parler d’elle. J’aimais lire ses articles dans le Courrier International.
    Merci donc à Stéfane et à Stefano, ainsi qu’à L-A pour son lien sur le théâtre de Lenche.
    Non, je ne crois pas qu’il y ait de point à déplacer…. Le tiret, peut-être maladroit, crée un micro-événement visuel, montre une effraction et fait apparaître un écho à politique.

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