« …l’arbre trouve sa joie même dans l’orage qui fend son tronc et casse ses branches, puisque l’orage est réel tout autant que ce qu’il a foudroyé. » Yves Bonnefoy.

 

Printemps.

L’air désépaissi qui garde du froid densité dessine entre les branches, d’un pinceau d’eau, des amandes blanches, un peu tremblées, juste avant le mistral.

 

Eté.

La pleine écorce entre en bagarre rugueuse avec la chaleur qui lui fait suer du camphre ; elle mord dans le bleu, matière large avant tout. C’est mal colorié, trop franc ; ça cogne ; ça cloue au sol de force, comme un regard ardent ; ça envoie vers les fruits, sur le ciel, plus haut.

Je me souviens aujourd’hui que le premier texte que j’ai osé écrire – j’avais treize ou quatorze ans – parlait d’un arbre au fil des saisons que voyait à sa fenêtre une jeune fille au prénom viril. Elle y projetait ses désirs de force, de liberté, d’amour, son urgence à se propulser dans un temps où toute cette vitalité lui serait permise ; en même temps, il la faisait s’abîmer avec rage dans la lenteur du présent sempiternel et de ses saisons dormantes ; son écorce saignait d’invisibles encoches calendaires, robinsonnesques, et de l’attente sans doute d’un grand bateau, dans l’impossible acceptation de l’impatience d’une vraie vie en acte, hors de cette île, de ce hors temps et de ce hors monde de sa famille, de ses études, de ses livres, de ses rêves.

C’était le platane que je voyais de la fenêtre de ma chambre, derrière le mur du jardin :

« Ombra mai fu/Di vegetabile/ Cara ed amabile/ Soave piu… » (Xerxès, Haendel.)

J’avais écrit cette courte nouvelle à la main sur une feuille de classeur pliée en seize, et je l’avais rangée, à l’abri des moqueries ou des questions, dans une boîte rose et noire où je gardais des bouts de poèmes d’amour ou des aphorismes tantôt désespérés, tantôt affolants de confiante naïveté. La boîte était elle-même dissimulée sous des mouchoirs dans un tiroir où je conservais aussi de mon grand-père Guglielmo un poème qu’il avait écrit dans sa tête quand il était prisonnier de guerre, et qu’il m’avait un jour récité quand j’étais petite ; j’avais été médusée par la voix soudain alanguie et grave du vieil homme et des alexandrins, et j’en avais obtenu copie de l’auteur, au stylo plume, d’une belle écriture noire et nerveuse ; c’était sur les ruines d’un vieux château. Hugo n’aurait pas renié ce pasticheur candide.

J’avais donc caché ce texte à l’ombre, que je voulais très impénétrable, d’un prénom crypté mais conquérant, et d’une filiation qui peut-être, m’autoriserait un jour. Je sentais que cela-même que je voulais y dissimuler- l’offense aux proches de l’ennui présent, et du désir à l’état pur- s’exhibait d’évidence comme on dit que la fleur et le fruit sont l’évidence (l’évidement) du bois livrant passage à la poussée de la terre, à la brûlure de la lumière et faisant un lit à leur fusion. Le lit d’Ulysse et Pénélope : taillé dans la souche d’un olivier. Indéménageable. Comme l’ego piaffant de l’adolescence dans les nœuds lignés de son écriture, dans ceux de l’écriture d’autrui, sans respect pour les monuments centenaires, lectrice à coup de gouge et de hache, à usage interne.

Disparue aujourd’hui ma nouvelle, disparu le manuscrit de mon grand-père ; j’ai dû, un jour de colère, les détester, et je suis mal consolable de cette timide fondation perdue.

Alors, ici, aujourd’hui, quelques arbres et quatre saisons, et ma seule urgence désormais pourrait être d’habiter toute leur étendue, tous leurs corps déployés sur le temps comme une ramure.

Automne.

Là c’est six heures et lui, là, c’est la nuit rouge : l’arbre du premier novembre brûle les yeux de s’être excavé de son fruit. Les flancs de la colline où il saigne ses braises avec tout ce qui va bientôt végéter barbouillent le crépuscule d’oiseaux qui volent loin, même morts.

Hiver.

Vu d’ici, on lui souhaite plutôt la radicalité fondatrice d’un orage que cette solitude obscure dont le cerne épais le coupe à cru de l’autre arbre et du ciel. Et puis on comprend qu’il aimerait peut-être, tant elles se posent là, ses griffes noires, se crémer d’une pâte de peinture pour s’adoucir sur la nudité de la nuit, sous cette faux pâlotte là-haut, qui le désigne.

(Il pourrait aussi s’agir de peintures ou d’encres d’Alexandre Hollan. Mais le platane est une photo de l’autrice.)

Projet Arbres (déclassifié)

4 Commentaires

  • Ariane dit :

    « Alors ici, aujourd’hui, quelques arbres et quatre saisons, et ma seule urgence désormais pourrait être d’habiter leurs corps déployés sur le temps comme une ramure » : magnifique et forte phrase. La contemplation des arbres, ces grands frères aux bras ouverts, fait partie pour moi des choses les plus consolatrices que nous offre la nature. Avec aussi la sensation d’une pierre brûlante sous les pies nus, l’été ma saison chérie, la saison du « bleu, matière large avant tout ».

    « Mal nommer les choses est ajouter au malheur du monde » : bien les nommer est faire vibrer sa joie. Merci pour tout cela.

  • Ariane dit :

    Euh : les pieDs … Les pies n’ont rien à voir la-dedans (quoique, peut être me reproché-je d’être trop bavarde ?)

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Merci de ce partage, oui, l’été, mais aussi la vie qui apprend à aimer les métamorphoses du temps qui passe et des saisons…en ce moment j’ai le bonheur de voir des arbres de toutes sortes et de toute beauté en Angleterre, y compris dans les villes, et oui cela donne cette sensation d’enracinement à la fois dans le vivant et dans la beauté et les odeurs…

  • Françoise SALAMAND-PARKER dit :

    Très jolis textes de métamorphoses…

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