Épisode 2/2

Moi aussi, vous le savez sans doute, plusieurs fois j’ai failli payer pour voir, mais heureusement pour moi, j’habite dans une épopée qui finit bien (ça dépend pour qui, vous me direz), avec de beaux bateaux sur l’eau, des belles paroles, des belles réceptions dans de beaux palais ; oui assurément, de très belles paroles, et là, je ne dis pas que je n’ai pas eu bien envie de tenter le coup de dire  jamais, de faire mon malin, à mes risques et périls ; mais moi je veux durer plus qu’une seule épopée, et je sais trop que les divins silencieux ils n’aiment pas qu’on les cherche ; même moi, même dans ce système sans vrai sang, moi le faux héros même pas demi-dieu, cent pour cent biologique, zéro pour cent immortel, moi qui vais me dégommer cent squatters très remontés en un rien de temps à la fin du temps qui m’est imparti dans le poème, et ce jusqu’à la fin du temps des livres, non, moi, je ne me serais jamais permis de leur dire jamais

Non, car on ne sait jamais. Même dans une épopée où le poète vous préfère éhontément, il faut tenir sa place, pas énerver le monstre : un coup de lance, un coup de dents, un coup de trop, un mot qui fâche sont si vite arrivés.

Pour ne pas faire tomber l’ambiance, je suppose, le poète n’a pas hésité à en faire brailler d’autres autour, et je reconnais, j’ai souvent été son complice -si eux, pas moi-, et bien sûr ça ne leur a pas profité.

Alors s’il te plaît, Achille, ne le dis pas ce mot-là. Parce qu’en disant des trucs comme jamais, histoire de faire comprendre il est pas né celui qui me la fera, surtout à grosse voix et pour la terre entière comme si c’était le mot magique, la cuirasse pare-flèches, l’exorcisme, on le réveille, le monstre qui dort dans sa grotte froide ; en un sens, tu as raison, il n’est pas né. Mais il advient ; il advient, génération spontanée ou ensemencé à tort et à travers par des puissants plein de faiblesses impardonnables, par des faibles que la puissance fait saliver. Gentil n’a qu’un œil, n’oublie pas, tête de bûche, alors ne dis plus jamais ça, et arrête de gueuler, je te le dis entre nous, pour pas fâcher le poète non plus, car il copine sans scrupule avec les dieux qu’il fabrique.

Jamais, non jamais !

Tu insistes, mon pote, en me regardant droit dans les yeux, tu me cherches, tu veux mon poing dans ta belle gueule, quel manque de recul sur la situation, mais n’y compte pas, c’est justement ce que j’essaie de t’expliquer, c’est pas le truc à faire, surtout que moi je ne veux pas le tien, de poing, dans mon sourire de gendre idéal !

Tu te prends pour les dieux du stade mais après tout tu n’es qu’un demi-dieu, la moitié de quelque chose qui n’existe pas, et la moitié de rien, c’est bien moins que la moitié, sauf ton respect, d’une merde du charognard qui pourrait te bouffer si nous n’étions pas sûrs tous les deux que les Grecs d’Antan te feront des funérailles nationales, avec bûcher géant désinfectant.

Alors prends soin de l’autre moitié, celle que tu es sûr de tenir, la moitié humaine !

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Mais non, pas moyen. Au lieu de pas la ramener, de me remercier du conseil, même seulement in petto -je ne demande pas un étalage de reconnaissance-, tu continues, tu t’agites, tu soupèses ta lance, tu fais tes assouplissements, tu as quelque chose à te prouver à toi aussi, tu te sens bâtard peut-être, tu fais comme si tu pouvais leur taper sur le ventre, aux grands malins maîtres du temps.

Forcément, ça va pas leur plaire que tu te permettes, que tu insistes, il n’ont pas d’ordres à recevoir de toi, même si ta mère va essayer de leur pleurnicher un sursis : elle s’est mélangée avec un humain, et c’est pas sûr que les dieux des vieux poètes aiment que leurs femelles se mélangent hors tribu.

C’est tellement vite fait, ils envoient un rêve au monstre, un cauchemar à toi, à ton ami de cœur ou à ta petite chérie, et hop ; là, vas-y, crie encore un bon coup jamais et vlan, ils auront vite fait de te balancer dans un chaos statistique d’avant le déluge, un peu plus un peu moins de ces beaux petits jeunes, nous on n’en a rien à carrer que ça ne tourne pas rond, dans l’anneau de Moebius de l’infini…

Jamais, je te dis, dit-il encore, dans l’espoir de fermer ma bouche, un brin ratiocineuse  j’en conviens ; c’est aussi histoire de confirmer que je ne suis pas le héros de toute l’histoire, que sa colère à lui, elle aura vraiment de la gueule devant la postérité, et que ce n’est pas moi qui vais lui fermer la sienne, de gueule, parce que je ne suis que le petit malin du cheval félon et de la deuxième partie, le petit fuyard sourd aux appels du vieux roi Nestor à deux doigts d’être occis par prince Hector le valeureux. Il croit que si je m’en sors chaque fois, c’est que je cause, je cause, je tourne autour du pot, j’embrouille, je tchatche.

Achille se trompe copieusement – c’est fou comme on se trompe sur les copains des fois- : il se fie aux apparences comme à la vitesse de ses jarrets et c’est une double erreur, parce que la vitesse des jarrets est toujours inférieure à celle des flèches, quant aux apparences, je n’en parle même pas.

Moi mon vrai truc c’est l’humain silence. La lenteur. Même pour rentrer à la maison. Se faire désirer.. La lenteur, le silence de qui colle sa langue au palais ou la tourne autant de fois que nécessaire dans la crypte de la bouche. Jusqu’à ce que ça rapporte quelque chose de parler.

Mon autre truc, c’est une chance divine, pour un mortel, malgré les apparences et toutes les emmerdes qui m’attendent encore à coup sûr, un bon peu de chance, à recycler histoire de rester du côté des vivants.

Exemple d’improbable chance poétique, l’amnésie de Nestor qui, de retour dans ses pantoufles, oublie les misères de Troie, et qui, loin de botter le cul à Télémaque, le fils de l’homme qui ne l’avait pas aidé, l’accueille comme un des siens en l’honneur du héros aux mille épreuves … Sainte Sénilité…mais j’anticipe, encore.

Quand les dieux de l’Olympe auront fini d’amuser la galerie, on appellera ça le pardon. Respect. Chapeau. Moi, ça m’arrange, mais je connais pas. En fait, j’ai pas d’opinion dessus, ça ressemble quand même à un truc de vieux qui en a vu et qui ne voit plus les choses comme avant. Nestor, quoi. Mais c’est pas ma culture, comme on dit. D’ailleurs ils ne sont pas encore nés, les mystiques. On dit que celui qui a lancé la mode du pardon, qui avait bien travaillé son Socrate, son Sénèque et quelques autres de son terroir. Yeshoua- Issa-Jésus de Nazareth, était un enfant de vieux, de deux vieux pères en tout cas, .. Pas banal, mais ceci explique peut-être cela.

Oui, je reconnais que le poète m’a eu à la bonne, pardons ou coups d’éponge, pas forcément mérités, si bien que les belles femmes, même les déesses, elles m’ont trouvé sexy, et elles m’ont toujours sorti du chaos de mots et des rythmes trépidants où lui-même il m’avait mis (et avec moi plein de pauvres bougres ) histoire de pimenter son histoire, cet enfoiré aux mains toujours propres, si fier de faire frémir le gynécée et d’exciter la palestre, ou vice-versa. Régulièrement, il m’a mouché juste assez à temps pour que je ne dise jamais jamais et je lui en suis très reconnaissant. Le monstre qui casse tout fait dodo, repu de tous les hâbleurs aux grands jamais de tout poil, il s’en pourlèche, et moi il ne me voit pas, il m’oublie.

Je ne veux plus jamais t’entendre radoter, Ulysse, je te le demande très poliment.

Oui, je me répète, je sais que c’est agaçant, que c’est contre-productif ; mais c’est par affection. Vous me soupçonnez encore de roublardise , je parie ?

Même si je n’aime pas les effusions, j’insiste, c’est pure affection ; Achille, c’est un camarade de régiment, un copain. Soupe au lait, mais oui, un copain, un chic type, un bon fond ; et il est tellement beau, quand même, son culot, qu’il m’estomaque…

Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis son ami, le poète ne voudra pas, et lui non plus. Dans les épopées où on meurt à chaque coin de vers, les gens comme moi n’ont pas beaucoup d’amis parce qu’on doit veiller sans trêve sur sa propre peau. Achille, lui, avait Patrocle, mais l’exception se passe de commentaires.

À ce nom aimé, un ange passe au-dessus d’Achille rouge effervescent.

Et puis.

 

Plus jamais jamais jamais tu m’adresses la parole, Ulysse, il explose, le poing levé.

Et paf.

La flèche. Le talon. En plein dedans. Paf.

Poing dégouline, dégringole.

Le vlà dans le toujours du plus jamais. Le monstre l’a bouffé en moins de temps qu’il n’en faut pour dire toujours ; s’est léché les babines, a craché bien propre un noyau de râles et de gargouillis, et lui a ouvert le divin silence.

De l’autre côté de ce prologue, Pâris l’archer séducteur se pavane, et ce qui reste des mercenaires du bouillant coureur me regarde de travers : je vais me tenir à carreau.

On se retrouvera aux Enfers, mon pote, mais dans longtemps j’espère ! Avec une mauvaise foi bien normale, là-bas tu pourras dire si j’avais su, regretter de ne pas être resté vieillir au pays, à regarder pousser tes oignons et mûrir tes figues, assis sur une peau de chèvre dans un lopin poudreux. Mais les regrets, tu sais ce que les vivants leur diront à tes regrets ? Oui tu sais, et tu brailles, je t’entends, loin, là-bas, au fond de l’estomac du monstre.

Quant à moi, jamais plus je ne perdrai mon temps à essayer d’empêcher un suicide verbal.

Surtout qu’à mon âge et à mon époque, je ne suis pas censé avoir la vie devant moi, et il me reste deux ou trois bricoles à finir.

Maintenant chante-nous, Muse, l’homme aux mille manigances, qui fut accablé de coups du sort …

Certes. Mais aux dernières nouvelles, je ne suis jamais mort, moi.

Jamais.

4 Commentaires

  • Ariane Beth dit :

    Ces textes pleins de verve réactivent mon plaisir enfantin du jeu « je dirais que je serais », comme au temps lointain où j’ai découvert ces histoires. J’adore …

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Grand merci ! C’est un peu cela l’idée, et, oui, comme dans les jeux d’enfants, celle des croisées de chemins qui font que s’écrit telle ou telle histoire, qu’à vivre ou écrire des bouts de vie, on a toujours un peu le choix…

  • bellatorre dit :

    On prend à nouveau plaisir, Laure Anne, à retrouver Ulysse. Surtout qu’il s’essaye en vain de tempérer le bouillant Achille qui l’envoie sur les roses. On aime voir rejouer ce destin « monstrueux » du guerrier aux pieds légers . Ulysse n’y peut rien et passe peut être pour un vieux radoteur mais aussi entre les gouttes. On savoure aussi sa façon de se situer dans l’oeuvre à laquelle il appartient en remerciant l’aede qui l’a eu « à la bonne ». j’aime beaucoup ces rebonds, ces pas de côté, ces jeux fictionnels qui donnent au texte tragique une dimension ludique et burlesque.
    Et que dire des fils voire des « filets » de voix qui tissent ce texte et qui forment une toile que Pénélope n’aura pas besoin de défaire.
    Les voix d’Achille et d’Ulysse bien sur mais aussi celles dont on a parfois du mal à identifier la provenance comme quand il est question de ses radotages.
    Ce qui rend Ulysse attachant ici c’est qu’il n’est pas gagné par l’hybris et du coup il est lucidement humain contrairement au demi dieu Achille pétri d’orgueil qui ne se remet jamais en question. Cela fait écho me semble t il avec le dernier roman de Philippe Roth Nemesis où le héros est tragiquement habité par un hybris moderne qui le voue à sa perte.

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Merci, cher AB, tu as raison mon Ulysse est lucide, il se sait ratiocineur, et tous ses copains de régiment ont dû en rire sous cape, comme lui-même comme il le signale avec une certaine autodérision qui se voudrait un brin woodyallenienne. Mais celle-ci n’est pas dépourvue d’une provocante et pousse-au-crime suffisance qui finit par mettre son bouillant émule sur les rails de son crash.

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