Pour G.

 

       Ce matin-là, ils ont eu un léger sursaut en apercevant leur reflet sur la vitre du train ; ils ont vite fermé les yeux pour ne plus le voir.

       L’un d’eux restait éveillé par peur de manquer l’arrêt et ne pouvait s’empêcher de regarder l’autre qui, dans son sommeil, se posait encore et toujours la même question : comment se fait-il qu’ils soient encore ensemble ? Ils ont toujours été si proches, si – on peut le dire – fusionnels. Ne se sont jamais demandé si c’était normal. C’était comme ça, c’est tout.

 

       On leur demande s’ils sont parents, cousins peut-être ? Ils se ressemblent mais ils ne s’en rendent pas compte. S’il se haïssent parfois, c’est parce qu’ils sont conscients avant tout du gouffre qui les sépare.

       Il leur arrive, dans leurs grandes disputes, de vouloir écraser l’autre, le réduire à néant : dans ces moments-là, ils n’écoutent que leur désir de ne plus être définis en creux, l’un comme la moitié de l’autre et l’autre comme la moitié de l’un. Ils veulent être, voilà, seuls.

 

       Le reste du temps, ils coexistent.

       Ils se supportent.

          

       Ils sont les deux hémisphères d’un même monde : cet homme assis derrière la vitre du train, né avec deux langues dans la bouche et une fine bande de mer entre ses parents ; un pluriel uni sous un crâne singulier, une voix sans terre qui lutte contre le sommeil en récitant ses alphabets et qui, imperceptiblement, s’endort : cet homme, à quel arrêt descendra-t-il ?

 

*

 

       C’était tout près de la gare. Il s’attendait à trouver une mansarde presque vide ; il fut surpris en découvrant un grand manoir. Enfants, vieillards et jeunes couples se succédaient, les uns poussant la porte comme s’il s’agissait de leur propre maison, les autres cherchant la sonnette derrière le lierre pour annoncer leur arrivée. Il lui semblait reconnaître certains visages parmi les visiteurs, mais personne ne s’arrêtait assez longtemps pour qu’il en eût le cœur net.

       Lorsque tout le monde fut entré, il se rendit compte que la demeure elle-même, tout bien pesé, avait un air familier. Il appuya à son tour sur la sonnette. Une jeune femme lui ouvrit aussitôt et l’invita à l’intérieur. Dès qu’il eut franchi le seuil de la maison, les conversations se suspendirent ; la jeune femme elle-même s’arrêta net dans son mouvement.

       Étonné, il s’avança dans le couloir. Comme il entrait dans la première pièce, il reconnut un homme qui tenait un livre à la main. Il voulut lui parler mais, au dernier moment, il se ravisa et entra dans la pièce suivante. Là, un jeune couple discutait, baigné d’une odeur de chèvrefeuille qui disparut aussitôt qu’il eut refermé la porte. Il monta l’escalier. Dans l’une des chambres, une vieille femme écrivait une lettre, noyée dans la centaine de tableaux qui recouvraient les murs. La porte de la pièce voisine était entrouverte : de l’eau coulait sur le parquet depuis une baignoire où barbotait un enfant.

       Il monta au grenier et s’assit un instant, essoufflé. Comme il fermait les yeux, il crut entendre un bruit. Il se retourna et reconnut un ami d’enfance qu’il salua, sans recevoir aucune réponse. À côté de l’ami s’avançait une vieille femme, puis une autre, puis un homme accompagné de deux jeunes filles, et dès lors, toute une cohorte de visages et de corps se succédèrent : bribes par bribes, il reconnut le bruit des tissus, des rythmes de pas dont la musique était inscrite en lui, des peaux qui appelaient la sienne. Toutes ces figures qui passaient et s’évaporaient aussitôt semblaient recomposer pas à pas le défilé de sa vie.

       Il redescendit l’escalier et sortit de la maison ; lorsqu’il referma la porte, les visiteurs reprirent leurs conversations et les pièces se remplirent à nouveau de bruit.

 

*

 

       Terminus. Le train s’arrête ; un signal sonore retentit.

       Il se réveille en sursaut et descend, sort de la gare, prend une direction au hasard.

       Il ne voit pas, dans son dos, ces deux hommes si semblables et le cortège de fantômes qu’ils guident à leur suite ; il ne les voit pas, tous ces locataires de son crâne singulier.

       Le sait-il au moins, qu’il est habité ?

 

 


 

On trouve le livre de Stéphane Lambion sur le site des éditions L’échappée belle. On peut également consulter le site personnel de l’auteur où figurent ses autres textes.

Un Commentaire

  • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

    Ce personnage et ses horlas désire-t-il rassembler toutes ces ombres, s’en pacifier ?
    C’est si beau d’être « né avec deux langues dans la bouche et une fine bande de mer entre ses parents » ; mais pour lui il s’agit davantage, c’est clair, suivre un chemin de fer que de nager comme un poisson sur les eaux internationales…les portes se ferment, le silence se fait…
    Que d’absents présents dans cette vie…quelle urgence de les fuir!

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