Ma rencontre avec Toby… J’arrivais dans la petite maison où il habitait, encore chez ses parents, qui nous laissèrent seuls avec une « cuppotea ». Sur son fauteuil électrique, à 25 ans, le dit Toby, avec son corps longiligne, ses cheveux mi-longs, et ses yeux brillants, ce n’était pas la pitié qu’il inspirait. Il était beau. En fait, quand j’y repense (et y a-t- il des hasards ?) il ressemblait à Jim au même âge, Jim que je connaîtrai dix ans plus tard. Toby avait mis sa dernière invention sur la tablette de son fauteuil. Il était ingénieur, le système était ingénieux. Baptisée « lightwriter », la machine pouvait se partager en deux parties. Un clavier que Toby actionnait avec sa seule main valide, et un petit écran rectangulaire où on pouvait lire le message écrit par Toby. Comme l’écran était tourné vers l’interlocuteur, on avait la posture d’une conversation, l’un en face de l’autre. Toby tenait beaucoup à ce concept, que les deux interlocuteurs soient face à face.

J’ai donc connu le premier « lightwriter », celui qu’il avait mis au point pour lui, pour lui permettre de communiquer avec les autres. Je passais une après-midi des plus exaltantes. Ce beau mec sans voix, sans jambe, à qui il manquait un bras, maniait l’art de la conversation, de l’humour, d’un soupçon de drague, avec brio. J’étais sous le charme. Il me plaisait…non pas malgré son handicap, ni à cause de son handicap mais parce que ce handicap faisait partie de lui. Il avait forgé sa personnalité, forçait l’admiration et le respect. Ce sont des sentiments très mêlés, ambivalents et ambigus mais je crois avec le recul que ce sont les sentiments éprouvés par les gens qui m’aiment. Entre « la pauvre ! c’est triste ! » et « quelle sacrée bonne femme !  »

Nous avons eu une conversation lente mais passionnante.

Vers la fin de la journée, quand j’émis le désir de rentrer chez moi (enfin, chez Vivienne), il me proposa de me raccompagner en voiture. Je le regardai interdite, hésitant entre l’envie de rire à une bonne blague d’auto-dérision et une certaine appréhension mêlée de compassion. Mais le « lightwriter » s’alluma : « Ne t’en fais pas. Je suis un bon conducteur. » Il me fit entrer dans sa voiture, que le génial ingénieur gêné avait adaptée pour pouvoir activer toutes les commandes avec son bras valide et sa bouche. J’étais éperdue d’admiration. Je me rappelle qu’il s’est mis sur la bas-côté sur la route du retour et qu’on s’est embrassés. Quand je suis retournée le voir, il était devenu distant. Fin de l’histoire.

En fait, non…grâce à Bernice et à Internet plus tard, j’ai suivi sa brillante évolution. Il a d’abord fait faire plusieurs exemplaires de son « lightwriter » puis du mécanisme complexe qui lui permettait de conduire sa voiture. Il les a commercialisés, a créé son entreprise qui a pris une dimension nationale puis internationale. Il a épousé la mairesse de Cambridge puis une autre femme. A élevé des enfants. A Noël, je l’ai retrouvé sur Facebook, ou plutôt j’ai retrouvé son site professionnel et j’ai laissé un message. Vu qu’il est maintenant un homme d’affaires très affairé, je n’attendais pas de réponse. Mais en avril, je reçus un message inattendu. « Françoise…ne seriez-vous pas cette étudiante française que j’ai embrassée sur Kings’ road ? » Quelle mémoire ! Pour un petit baiser sans suite. « Sans suite ? Tu ne te rappelles pas ? Je m’étais mal garé et les flics ont tapé sur la vitre pour me faire déplacer la voiture… »

Non, je ne me rappelai pas, le souvenir est revenu en 2020, quarante-quatre ans après les faits.

Chroniques des Beaux-Arts, Cambridge

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