Viande à Viol.

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Le 22 juin, un bouquin est sorti en librairie. Je l’ai écrit de mes petites mains. Pas sur un cahier, même pas sur un ordinateur. Je l’ai écrit, sans savoir que ça finirait par devenir un livre, sur l’appli « Notes » de mon téléphone, au milieu de la nuit, quand je n’arrivais pas à dormir.

Quand on a passé tant de temps au milieu des bouquins, ça a quelque de choses de surréaliste, un livre avec mon nom dessus.

Par contre, je n’avais pas prévu qu’il y aurait le mot « viol » sur la couverture de mon premier livre.

Le thème de ce livre, c’est le nerf de la guerre.

Ça met tout le monde un peu mal à l’aise quand j’en parle et c’est difficile d’en vouloir à qui que ce soit pour ça. Le sujet est tellement tabou, tellement violent et tellement intime.

Mais j’ai toujours été du genre à penser que l’intime est politique et que les tabous sont faits pour être interrogés.

Longtemps, je me suis tue, pas pour me protéger, mais pour protéger les autres. Pour protéger ceux et celles qui me connaissent et pour qui mon agression serait si difficile à entendre.

Je me suis tue aussi parce que j’avais peur.

Peur que mon violeur me fasse payer cette parole. Je n’ai jamais sous-estimé à quel point les hommes pouvaient loin pour empêcher les femmes de parler, de s’échapper.

Peur également des regards de gêne, des regards de pitié, des regards condescendants, des regards qui disent « Tu l’as bien cherché ».
Je savais que j’étais une très mauvaise élève à l’école de la féminité, à la dichotomie de la vierge ou de la putain et qu’on ne manquerai pas de me le faire remarquer.

Et puis un jour, je suis allée chez les flics pour parler de ce viol, et on m’a regardé avec tant de mépris, tant de dégoût, presque de la haine, que je me suis dis que ça ne pourrait pas être pire. Qu’on ne pourrait jamais me regarder plus mal que ça. Du coup, après, j’avais moins peur. C’était une bonne évolution, cher payée quand même.

Viande à violMarine Peyrardéditions Frison-Roche Belles-lettresjuin 2021collection Or des lignes

Je voudrais parler de la fierté de sortir ce livre, de joie et de puissance.

Mais je sais que c’est compliqué de faire coïncider la joie que je ressens et la gravité des gens qui reçoivent ce livre.

Je suis dans une temporalité tellement différente de ceux et celles qui découvrent ce livre : c’est tout neuf pour eux/elles, moi, je vis avec depuis des années.

Même le livre est en décalage. C’est la photographie d’une année et cette année est déjà bien loin derrière moi, dieu merci.
Il y a un poids dans ce texte qu’il n’y a plus sur mes épaules, une souffrance qui n’est plus la mienne. Il y a de la colère, elle est toujours d’actualité. Je suis certaine que je serai toujours en colère. Je pense que c’est une bonne chose.

C’est difficile de faire conjuguer dans une même réalité « coucou, je sors un livre sur le viol » et « je n’ai jamais été aussi épanouie et moi-même que là maintenant tout de suite ». Pourtant, c’est exactement ce qui se passe.

Ça peut même sembler difficile de parler de littérature et de viol en même temps. Comme si c’était si violent que tout est dérisoire à côté. C’est quelque chose qu’on m’a dit quand j’ai parlé de ce livre.

Moi, je pense que la poésie m’a sauvé chaque jour pendant un an. Ça et les copains/copines, les tatouages, la forêt, les feux de bois et les oiseaux.

J’ai écrit ce bouquin pour moi, parce que c’était mieux d’écrire mes pensées que de les laisser tourner en boucle jusqu’à l’obsession.

Je l’ai publié parce que j’en étais fière mais aussi, et surtout, parce que je voulais qu’il serve à d’autres.

Je voulais que les personnes qui ont vécu un viol se sentent moins seules en le lisant. Que les personnes qui n’en ont pas vécu aient un aperçu de ce qui peut se passer dans la tête d’une personne en plein trauma.

Je voulais qu’il existe une parole par et pour les victimes, parce que nos paroles sont si peu entendues.

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Marine Peyrard

Marine Peyrard

Après des études de lettres, Marine Peyrard travaille durant quelques années dans l’éducation populaire et le secteur culturel : elle est bibliothécaire en maison d’arrêt, modèle vivant en école d’art, organisatrice d’événements autour du livre, animatrice d’ateliers d’écriture… Vivant désormais dans la campagne bretonne, elle se consacre à ses activités d’autrice et de photographe. Féministe queer, son travail artistique questionne la façon dont la société occidentale façonne les vies et corps des femmes et personnes LGBTQI+.

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    2 Commentaires

    • Laure-Anne FB dit :

      Contente pour vous de ce chemin jusqu’à publication. On attendrait un ou quelques extraits, car si écrire a été salvateur, et partager altruiste, cela dit trop peu de ce qu’est votre poème…à suivre, donc peut-être…

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