« L’on ne se sert jamais de la connaissance de soi pour s’aider à deviner un autre. On dit qu’il faut humilier, contraindre, punir, et l’on sait néanmoins que de pareils moyens ne produiraient dans notre âme qu’une exaspération irréparable. On voit ses ennemis comme une chose physique qu’on peut abattre, et soi-même comme un être moral que sa volonté seule doit diriger. »

(G de Staël. De l’envie et de la vengeance)

La dernière phrase pointe la mauvaise foi qui « justifie » la violence dans ses pires excès. Un des ressorts du racisme, de l’antisémitisme : les Noirs, les Juifs, sont des sous-hommes, quasi des animaux, bref pas aussi humains que « nous ». Ils sont une chose physique qu’on peut abattre. Qu’on doit abattre avant qu’elle ne nous abatte.

Les premières phrases convoquent le bon sens : la haine, la violence, c’est méchant bien sûr, mais c’est surtout bête, contre-productif.

En particulier « il n’est point de fléau politique plus redoutable. » Elle va de pair avec l’esprit de parti* qui pervertit le débat constructif entre opinions en affrontement stérile et indéfini entre ennemis irréconciliables.

« L’esprit de parti unit les hommes entre eux par l’intérêt d’une haine commune (…) l’on n’établit les relations d’attachement et de reconnaissance qu’entre les personnes du même avis ».

« C’est sans doute à l’instinct secret de l’empire que doit avoir le vrai sur les événements définitifs, du pouvoir que doit prendre la raison dans les temps calmes, qu’est due l’horreur des combattants pour les artisans des opinions modérées ».

Pertinent, non ?

Et c’est ainsi que le combat d’idées en vient à une lutte à mort, ce qui amène le chapitre Du crime.

« Le crime appelle le crime (…) on ne peut guère comparer cet état qu’à l’effet du goût du sang sur les bêtes féroces. »

Sauf que « c’est la nature qui a créé le tigre et c’est l’homme qui s’est fait criminel. L’animal sanguinaire a sa place marquée dans le monde, et il faut que le criminel le bouleverse pour y dominer. »**

« Peut être faut-il avoir été témoin d’une révolution pour comprendre ce que je vais dire sur ce sujet ».

En effet le trauma de la Terreur inspire ce chapitre. Germaine y présente, de la personnalité de Robespierre et ses complices (c’est son mot), une analyse clinique que n’aurait pas reniée Freud.

Elle observe leurs gestes symptômes : « des mouvements convulsifs dans les mains, dans la tête ; on voyait en eux l’agitation d’un constant effort. »

Elle relève le mécanisme de décompensation paranoïaque sur une personnalité hautement morale (tels Robespierre, Saint-Just) : on est déçu de ne pas être à la hauteur de son idéal du moi, on en projette le ressentiment sur autrui, et c’est lui que l’on en punit.

« Il hait, dans les autres, l’opinion que, sans se l’avouer, il a de son propre caractère. »

Ce qui aboutit à pervertir le projet de liberté et de démocratie en tyrannie sanguinaire, ce qui boucle la boucle avec notre première citation.

« Les hommes sont là pour craindre, s’ils ne sont pas là pour aimer ; la terreur qu’on inspire flatte et rassure, isole et enivre, et, avilissant les victimes, semble absoudre leur tyran. »

*Titre du chapitre le plus politique de ce livre. Remarquable de lucidité et de finesse, il donne beaucoup à penser en nos temps de fragilisation de la démocratie. J’en ai fait une lecture complète dans mon blog (30 av-9 juin 2021).

**conception rousseauiste implicite : le mal n’est pas « naturel » à l’homme.

Crédit image : Gallica (gravure de Laugier d’après la peinture de Gérard)

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