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Gabriele Chiari, Anne Rochette, Camille Saint-Jacques, Alain Sicard

 

Camille, 1 juillet

Ce matin un plombier est venu chez moi pour réparer le mitigeur de
la douche. Nous avons bavardé autour d’un café et il s’est plaint de certains de ses confrères qui « ne respectent plus les règles de l’art ». L’expression m’a surpris et rappelé le livre de Bourdieu qui porte ce titre. Que sont ces règles de l’art que le langage courant semble bien connaître ? On pourrait considérer qu’après plus d’un siècle de modernité il n’y a plus lieu de parler de « règles » dans la mesure où les avant-gardes en ont tellement édicté que l’idée même n’a plus de sens. Je n’ai pas l’impression de suivre des règles. En même temps, je ne suis pas si sûr que je ne m’en invente pas : que les protocoles que j’affectionne ne sont pas susceptibles d’être considérés comme des règles, des guides pour créer. Je ne sais pas…

Anne, 3 juillet

Depuis que j’ai lu le dernier message de Camille, je pense à cette expression « dans les règles de l’art » et réalise que souvent elle me prend dans le mauvais sens du poil… J’ai toujours eu un problème avec les règles, je les observe quand je n’ai pas le choix mais avec cette arrière-pensée qu’à un moment ou un autre je finirai par m’en dispenser et que je ne serai ni découverte ni punie (parce que derrière la règle il y a quand même le gendarme ou le juge qui l’applique !).
Je m’offre encore la naïveté de croire que l’atelier est le seul endroit au monde où je fais l’expérience de ma liberté – bon, à part quand je fais une grande balade en montagne. Mais je sais bien qu’en fait je ne dispose de cette liberté qu’au sein des limites plus ou moins floues qui constituent mon territoire. Et il y a « des règles de l’art » qui régissent en permanence ce que je peux faire ou pas avec mes matériaux. Je les ai intégrées et quand je les oublie, j’en paie le prix, surtout avec la terre qui ne pardonne pas grand-chose. Dans les règles de « l’art », j’entends surtout l’art comme capacité de transformation et j’entends les règles comme des invariants qui garantiraient que ce chemin de transformation atteigne son but – ce qui impliquerait que le but a été défini au départ. Du coup, quand je cherche à l’aveugle, ce qui m’arrive souvent, je ne sais pas à quelles règles je pourrais me fier. Sauf quand elles se rappellent à moi à travers le matériau. Je sais bien que les règles qu’on se crée pour soi-même peuvent ouvrir un champ de possibles infinis, mais je n’ai jamais su m’y tenir…

Alain, 6 juillet

Pour moi, dans nos créations, le but est de ne suivre, dans le sens de prolonger, aucune règle. Comme tu l’expliques Camille, on se demande bien si cela a encore un sens. Par contre, il est intéressant de s’inventer les nôtres, pour les utiliser ou les transgresser.
« J’utilise une règle (une « règle du jeu ») ; je la transgresse quand la peinture l’impose.* » disait Martin Barré.
La question de la règle, me conduit à la notion du hasard. Laisser faire le hasard, ne peut être une règle, c’est un peu contradictoire. J’aime le hasard, lorsqu’on est acteur de ce hasard, ce qui peut apparaître comme un paradoxe. Ce qui me gêne, c’est quand le hasard prend trop le pas sur la décision. Le hasard peut devenir un acte paresseux.
La maladresse est un lointain cousin du hasard. Délibérée, elle peut devenir règle. Pour maltraiter mes lignes, j’utilise une règle – l’objet – et je m’efforce, comme un mauvais élève, de ne pas bien la tenir, afin que le pinceau dérape, ripe, glisse, se fourvoie…
Une artiste et très chère amie *, droitière, me disait qu’elle aimait peindre avec la main gauche. La gaucherie, qui en découle inévitablement, permet de renouveler la grammaire du geste. Le
faire apparaître comme étranger à l’œil de l’artiste. C’est une règle intelligente, mais éprouvante. Il ne faut pas essayer de corriger cette gaucherie, il faut s’en nourrir, sans s’abandonner à l’indolence !

 

Gabriele, 10 juillet

Pendant mes études, vers la fin des années 90, il était souvent question de la « mort de la peinture » qui faisait planer une sorte d’interdit sur le plaisir de peindre. Édifier des règles, méthodes, protocoles ou contraintes plus ou moins espiègles pouvait être une ruse pour y parvenir malgré tout.
C’est de cette époque que je tiens quelques principes, fort simples, auxquels je reste néanmoins fidèle :
Garder un même format. (Désormais deux.)
Utiliser une seule couleur à la fois. (Jouer avec toutes ses variations chromatiques.)
Choisir un procédé simple : pas de chichi !
Repousser les limites de l’aquarelle. (Tâche de plus en plus difficile.)
Ces principes me servent avant tout à poser un cadre d’expérimentation face à l’immensité des possibles. Ils me permettent de me lancer, quitte à oublier l’un ou l’autre au passage – ce qui me semble d’ailleurs de plus en plus important. Et puis, il y a le protocole d’expérimentation en aquarelle, proche de l’expérience scientifique qui définit des conditions, les met à l’épreuve tout au long d’une série de tests. Je concède bien volontiers que ce protocole contienne une part de hasard. L’important est de faire ensuite des choix, de préciser les attentes, de trancher, pour ne garder à terme qu’une aquarelle « réussie ».

Anne, 14 juillet

En fait, le mot règle me précipite dans un grand écart entre la rationalité mentale de la Règle et la sensation corporelle des règles. L’expression « avoir ses règles » n’aura jamais le même sens pour un homme et pour une femme, c’est peut-être idiot, mais même après plus de quinze ans d’absence de règles, cette dimension organique (peu assumée en général bien qu’inévitable en français) du mot « règles » reste comme arrière-fond à mon usage du mot… C’est alors une histoire de cycle, de répétition, d’allers et retours entre l’émerveillement de ce flot quasi magique, et l’énervement, la rébellion envers ses stigmates, réels ou supposés. Je suis d’une génération où rien ne m’a été raconté de cette irruption dans ma vie de fille : être réglée, c’était entrer sans savoir comment ni pourquoi, dans un état de « femme », et sans y rien comprendre.
Vous pouvez me dire que cela n’a strictement rien à voir avec les règles de l’art – qui peuvent produire du commun entre celles et ceux qui les respectent – ou avec une règle de jeu que l’on s’offre, pour mieux la faire trembler. Mais j’aime les mots pour eux-mêmes et les zones obscures dans lesquelles ils peuvent m’emmener. Quand je cherche une forme ou une image, finalement, je crois que je suis plus proche de ce questionnement sans réponse que je ressentais chaque mois quand le
sang coulait. Ça venait de l’intérieur, je n’en avais pas la maîtrise, et ça avait un sens concret, au-delà des mots, ou d’une simple manifestation physique confirmant chaque mois le non-avènement d’un possible engendrement. Devant la feuille blanche ou devant la planche vide, il me semble que je cherche à chaque fois à retrouver quelque chose de vital, qui coule de l’intérieur, quelque chose que je ne sais ni quantifier ni justifier.
Gabriele, tu termines ton texte avec le mot « réussie » (une aquarelle), c’est là que ça se passe, non ? Cette sensation parfois qu’on a réussi quelque chose et d’autres fois pas ? Récemment, j’ai plus souvent le sentiment d’avoir « réussi » quelque chose dans ma pratique de sculpteure, et de plus en plus rarement dans mon rapport au dessin ou à l’aquarelle. Est-ce que c’est parce que la sculpture me tient dans un corpus de règles plus contraignantes – tout n’y est pas possible – donc ce que fais advenir est comme solidifié par la présence sous-jacente de règles à la fois respectées et déjouées ? Alors que sur la feuille de papier, ma difficulté à me donner de règles me laisse trop souvent perdue ?

Gabriele, 16 juillet

En te relisant, Anne, je fais l’expérience troublante de penser le mot « règle(s) » dans ma langue maternelle – l’allemand – et soudainement je saisis pleinement le double sens que tu évoques : c’est bien en langue allemande que j’ai dû construire des réponses à cette irruption brutale des règles dans ma vie de jeune fille, subie sous le même silence. Je crois bien que cela m’arrange que les mots français aient parfois moins de poids pour moi, me permettant de jouer avec les règles, par exemple, avec plus d’insouciance et de plaisir.
La notion de « réussite », c’est-à-dire atteindre un degré de développement satisfaisant d’une aquarelle, est très importante
pour moi. Ce matin encore, je me suis penchée sur un essai, avec le sentiment que je pourrais faire encore mieux, alléger un peu plus, trouver une meilleure circulation entre les formes. Et je me suis mise à recommencer le travail à partir du protocole réajusté.

 

Camille, 17 juillet

Sur le fond, il me semble que, par-delà les contraintes, vous adhérez à l’idée d’une utilité des règles en art, et le parallèle avec la menstruation sert de caution indépassable : puisque la nature impose des « règles », comment y échapper en art ?
Pour ma part, j’aurais voulu être un nuage, créer des formes et des images selon l’air du temps. Les nuages n’ont pas d’existence propre, de nature… Ils subissent les vents, les températures, les circonstances sans en être affectés, puisqu’ils n’ont pas d’existence singulière, de généalogie, de mémoire ou d’histoire. En tant que peintre, j’aspire toujours à être un nuage, j’essaie de me quitter, de m’abstraire du sujet que je suis pour gommer ce dont je suis le nom, tendre vers l’impersonnel.

Anne, 18 juillet

Camille, quand je pense à ton désir nuage, je réalise que j’ai toujours eu un désir caillou, voire rocher – peut-être que mon nom y est pour quelque chose ? J’aurais pu prendre comme règle de travail la phrase d’Ad Reinhardt « Sculpture is something you bump into when you back up to look at a painting * ». Cela ne vaut pas pour l’aquarelle, mais le cœur de ma pratique, c’est bien de chercher des choses dans lesquelles on puisse se cogner. Et peut-être que l’aquarelle, c’est le désir rivière pour passer entre mes cailloux. Je vais réfléchir sur « l’impersonnel », mais cela me dépasse sans doute, je suis terrestre, j’irais plutôt vers le « transpersonnel », ce qui se construirait entre les personnes à travers la relation. J’ai du mal à penser un au-delà du subjectif, je m’en méfie …

 

Camille, 18 juillet

Je voulais seulement dire que les règles servent à brider un sujet qui, sinon, nous effraie. Elles servent à mettre un peu d’ordre dans une subjectivité inconcevable, un peu trop ébouriffée, « transpersonnelle », dit Anne. Les règles servent de peigne pour mettre en forme un sujet qui n’en a pas. Pour échapper aux carcans des règles on peut se quitter soi-même : mourir ou créer.

Gabriele, 25 juillet

A voir avec Alain s’il se reconnaît à son tour dans nos propos sur le désir de se quitter soi-même : devenir nuage, pierre, rivière… j’y souscris pleinement !
Descendre dans le corps pour devenir mouvement, peindre à partir du corps tout entier dans un moment de concentration absolue, être fluide. Tendre vers l’impersonnel, oui ! Autant que possible. Laisser la matière parler, le mouvement se déployer, sans le teinter de trop de subjectivité. Pour le moins céder à cette illusion.
Ta récente publication sur Instagram, Anne, d’un « pot pour s’y enfouir, un pot à gouttes, un pot qui pleure, un pot à clitos… » me permet de prendre la mesure des règles qui sous-tendent le travail avec la terre. Et nous renvoie à nouveau au corps féminin…

Camille, 26 juillet

Beaucoup d’images, trop peut-être, de corps en règle avec la représentation, la communication, le commerce, la promotion de soi… Autant d’injonctions sociales dont il convient de respecter les règles sous peine d’être absent à l’appel et de ne plus figurer sur la photo des modes, des réseaux, des conversations.
Il n’y a pas de règles sans mesures rythmant les corps, individuels comme sociaux. Heureusement, il y a des écarts, les dérèglements, les affolements et les dérives. Je refuse les règles, les mesures, les ordres du jour. J’aspire aux désordres de la nuit, à l’égarement, à la fluidité des fantômes. Si j’aimerais être un nuage, c’est pour être comme eux capable d’enfanter des oiseaux ; les oiseaux – uccellacci e uccellini * – naissent dans les nuages. Créer autant d’images qu’il y a d’oiseaux dans le ciel.

Alain

Le petit singe
Quand je peins, je fais des grimaces. Des rictus, surtout avec la bouche, déformant mon visage, en une moue que j’imagine laideuse. Je fais des grimaces au point de m’infliger une douleur aux lèvres, à la bouche, aux muscles du visage. Je dois m’interrompre, relâcher le visage, le malaxer pour reprendre mon travail.
Quand je peins, je suis un petit singe…
Peut-être aussi parce que le petit singe imite tout ce qu’il voit, le reprend, le déforme, et en rit bien.
Il est facétieux, joueur, mais on ne le prend jamais au sérieux. Le petit singe crie, exulte, veut ressembler à autrui.
Arrive-t-il à être lui-même ?

 

* Martin Barré, entretien avec Jean Clay, Macula, n° 2, 1977, p. 77-78.
* Fabienne Gaston-Dreyfus
* « La sculpture, c’est ce dans quoi l’on se cogne quand on se recule pour regarder une peinture », attribué à Ad Reinhardt
* Pier Paolo Pasolini, « Les oiseaux, petits et grands », 1966

Visuels :
1 Alain Sicard, vue d‘atelier, septembre 2025
2 Gabriele Chiari, Aquarelle n°153, 2025, 73 x 110 cm, aquarelle sur papier
3 Anne Rochette, travail en cours, 2025
4 Camille Saint-Jacques, LXVIII 336, 26 x 18 cm, crayon de couleur sur papier

Merci à la galerie Bernard Jordan, Paris, janvier 2026

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