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1 Un incipit qui m’a marqué
« Deux hommes paraissent au fond du boulevard de Courcelles, en provenance de la rue de Rome. L’un de taille un peu plus haute que la moyenne, ne parle pas. Sous un vaste imperméable clair et boutonné jusqu’au cou, il porte un costume noir ainsi qu’un nœud de papillon noir, et de petits bouts de manchette montés en quartz-onyx ponctuent ses poignets immaculés. Bref il est très bien habillé mais son visage livide, ses yeux fixés sur rien de spécial dénotent une disposition d’esprit soucieuse. Ses cheveux blancs sont brossés en arrière. Il a peur. Il va mourir violemment dans vingt-deux jours mais comme il l’ignore, ce n’est pas de cela qu’il a peur »
Jean Echenoz Au piano

Pourquoi cet incipit m’attire ?
Parce qu’il nous accroche avec cette peur qui pour le moment reste mystérieuse (suspense)
Parce ce que le narrateur d’Echenoz fait preuve d’une certaine désinvolture dans son rapport au lecteur notamment d’un certain relâchement dans l’expression (Bref, rien de spécial). On sort de l’académisme même si parfois on frise la préciosité (montés en quartz-onyx)
Parce que tout en répondant (parfois de manière oblique) aux questions canoniques de l’incipit classique (qui ? où ? quand ?) il conteste à nouveau l’académisme romanesque en indiquant dès le début ce qui va advenir du protagoniste majeur. Il spoile et manifeste un certain arbitraire dans sa précision (« il va mourir violemment dans vingt-deux jours »). Le narrateur prophétise.
Enfin last but not least il met en jeu dès le départ un effet palimpseste en faisant écho au début de Bouvard et Pécuchet. Le roman de Flaubert commence ainsi : « Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. (…)
Deux hommes parurent. » (Flaubert)
On a affaire à un auteur narrateur joueur comme je les aime qui nous aimante et nous intrigue en sortant des clous.






2 Un incipit de mon cru
« Mademoiselle Albertine a demandé ses malles. Mademoiselle Albertine est partie ».
Cette phrase cruelle de Françoise, la bonne légendaire de Marcel, lui revenait en mémoire et faisait écho à sa situation présente. Adeline s’était bel et bien « fait la malle » comme il le redoutait. Cela s’était produit au cours d’une soirée particulièrement piquante. « Madame » Adeline, (comment ne pas voir une parenté dans les prénoms ?) ce soir-là, avait consenti à le voir. Rendez-vous aux « Deux frères », à Endoume, 21 heures. D’accord Antoine? Il connaissait l’usage de la maison : les patrons avaient pour habitude d’insulter copieusement leurs clients et, ce soir-là, il n’avait pas très envie de se faire traiter de tous les noms mais bon s’il fallait en passer par là pour avoir une discussion en tête à tête avec Adeline pourquoi pas ? Il était grand temps de faire le point pour que leur relation reparte sur de nouvelles bases (les anciennes étant placées sous le régime de la peremption). Quand il arriva, en avance, comme à l’accoutumée, il demanda aux restaurateurs si une table pour deux avait bien été réservée au nom de madame Simonetti (c’était le nom d’Adeline). L’un des deux frères l’informa que non, vraiment, il n’avait que deux réservations pour la soirée et il se dit que, comme c’étaient deux grandes tables, il ne pouvait donc pas s’agir d’Adeline.

Voilà un incipit d’un roman qui est resté dans mes tiroirs depuis plus de 25 ans. Je remarque que j’essaie, à ma manière, d’embarquer le lecteur comme Echenoz dans Au Piano (on retrouve le palimpseste Proustien cette fois et le négligé affecté de l’écriture) mais évidemment n’est pas Echenoz qui veut.
On voit que le personnage principal n’aura pas la partie belle avec son amoureuse. A l’évidence, il ne sera pas un héros et on se doute que la soirée ne sera pas à son avantage.
On est intrigué par ces deux grandes tables. Adeline n’a-t-elle pas réservé comme elle lui avait promis de le faire? Lui a-t-elle posé un lapin ? ou a-t-elle élargi son invitation à d’autres personnes ?
Une intrigue modeste, une écriture relâchée et une allusion littéraire explicite voilà de quoi construire son lecteur modèle. Le plus dur restait à faire, hélas!




André Bellatorre

André Bellatorre

Il a assuré pendant deux décennies des cours de littérature contemporaine dans le cadre du DU d’écriture. Il y a cultivé la notion de métalepse narrative mise au jour par Gérard Genette. Il a publié deux ouvrages Le printemps du temps (avec Michèle Monte) et l’Aventure narrative (avec Sylviane Saugues) créé et collaboré à la revue d’écritures Filigrane, voilà pour l’écrit. L’oral ? Une communication au colloque de Cerisy. Il anime aussi des ateliers d’écriture buissonniers.

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