Juste avant la rencontre
Il avait surveillé le travail des mécaniciens dès la fin de la matinée. À plusieurs reprises, il
avait fait le tour du Simoun, inspectant chaque trappe, chaque articulation de l’avion. Il
s’était entretenu avec les hommes. Il décollerait de Sfax, survolerait la côte en direction de
Tripoli, puis franchirait le golfe de Syrte pour rejoindre Benghazi. Il voulait être sûr. Les
hommes savaient. Ils comprenaient son appréhension.
À 15 h, le monomoteur s’élança. Peu après, il envoya le manche à droite. L’avion amorça
un virage et mit cap vers Tripoli. Le temps était clément. Il n’avait plus qu’à se laisser
porter.
Deux heures trente après le décollage, ayant laissé Tripoli au sud, il s’engagea au-dessus
de la mer à hauteur d’Al Misraztah. La côte s’éloignait peu à peu. Le doux ronronnement
du six cylindres emplissait le poste de pilotage. Tout se déroulait comme prévu.
Le soleil avait baissé sur l’horizon lorsqu’il aperçut devant lui un reflet éclatant. « Syrte ! » se
dit-il « Ça doit être Syrte, qui brille au coucher du soleil. »
Elle s’appelait Jahmilah. Il l’avait rencontré à Tripoli plusieurs années auparavant. Ils
s’étaient plus au premier regard. Ils ne se voyaient qu’en coup de vent, mais n’avaient
jamais cessé leur correspondance.
« Syrte … » répéta-t-il, pensif. Elle habitait là, à une poignée de milles, en lisière de l’oasis, à
quelques pas de l’aérodrome. En ce moment, elle devait préparer le thé du soir. Une fois
encore, il allait passer côté d’elle sans la voir. Il eut un pincement au coeur. Mais le
courrier ne pouvait attendre. Pourtant ses mains se firent lourdes sur le manche. L’appareil
s’inclina et fila droit vers la ville.
La nuit venait de tomber. Il frappa à la porte. Quand elle ouvrit, il vit la surprise dans ses
yeux verts, sitôt chassée par une joie immense. Ils s’embrassèrent et le temps suspendit
son cours. Puis elle lui avait servi le thé.
Elle lui tournait le dos, lorsqu’il s’approcha d’elle en silence. Il posa les mains sur son
ventre et l’attira avec tendresse contre lui. Jamilah inclina la tête en arrière et l’appuya sur
son épaule. Il sentait le ralentissement de sa respiration, l’abandon de son corps, le
délicieux contact de ses cheveux noirs contre sa joue. Peu à peu, ses mains glissèrent sur
la soie, effleurèrent la peau douce de ses hanches et caressèrent ses seins ronds. Avec
délicatesse, elle se retourna vers lui et enlaça son cou dans ses bras mats. Elle posa ses
lèvres sur les siennes. Ils tombèrent à la renverse dans un amas de coussins.
Il décolla à l’aube le lendemain. Sur Benghazi, l’horizon était obstrué par un large
cumulonimbus. Il piqua vers Adjdabiya pour contourner l’obstacle par le sud. En remontant
au nord, le moteur eut quelques ratés et se tut. Panne de carburant ! L’avion fendit l’air en
silence et se posa entre les dunes. C’est alors qu’apparut un curieux petit bonhomme. Il
était vêtu d’une étrange cape bleue et d’un pantalon blanc. Il avait dit « S’il vous plaît …
dessine-moi un mouton ! »


J’apprécie les indications géographiques qui créent un rythme dans le récit et produisent un effet de réel, qui donne une saveur à l’apparition du Petit Prince. Cette dernière a peut-être un rapport, que je ne vois pas, avec la conjonction corporelle qui est suggérée. Quant à la panne de carburant, inattendue après les contrôles effectués, elle arrive sans doute tout exprès.
Pour répondre à PHS, je suppose que l’arrêt voluptueux et émotionnel à Syrte avait conduit le pilot à oublier sa jauge au départ… ah l’amour et ses fatalités… mais ici elles ne le furent pas au sens fort que lui donnent encore les anglophones , puisque la panne cause une autre rencontre, moins sensuelle, plus métaphysique peut-être, au cas où l’amour avait oublié son shoot de métaphysique …?
Le pilote bien sûr, désolée pour l’anglicisme incongru sur le rivage des Syrtes…
Oui j’ai aimé ce détour sur les rivages de l’amour, d’un récit qui à priori n’a rien à voir avec la sensualité, rencontre des contraires qui crée un autre commencement…
Merci pour vos commentaires.
Ce texte a été rédigé lors d’un atelier durant lequel il fallait imaginer le prologue d’une rencontre.
Petit éclaircissement : la panne est directement liée à la présence inopinée d’un cumulonimbus que le pilote a été dans l’obligation de contourner.