Chaque homme est seul et tous se fichent de tous, et nos douleurs sont une île
déserte. Ce n’est pas une raison pour ne pas se consoler ce soir avec des mots.
Albert Cohen. Le livre de ma mère.
A la suite de ces deux phrases qui sont au « commencement » du livre, l’auteur se montre incisif
envers l’écrivain qui se réfugie dans les mots. Je m’en tiens à ce début seul, car je le pense déjà
assez riche de sens.
Oui, les mots apaisent, enveloppent, protègent, sortent par le haut leurs créateurs du maelstrom,
de la bousculade inévitable d’une vie au quotidien, les font voler vers un monde qu’ils peuvent
maîtriser, même si c’est à l’issue d’un combat, un monde choisi, qui plus est rédempteur.
Comment ne pas se laisser consoler par eux…Et tant pis si viennent les reproches de s’y réfugier,
de délaisser la vraie vie.


Grâce à ton choix de nous donner à (re) lire ces lignes, je m’aperçois que, j’ai eu beau fréquenter beaucoup ce livre à un moment de ma vie, je n’avais pas mesuré toute la portée de cet incipit. Je prolonge un peu ta citation : « Oh le pauvre perdu qui, devant sa table, se console avec des mots, devant sa table et le téléphone décroché, car il a peur du dehors, et le soir, si le téléphone est décroché, il se sent tout roi et défendu contre les méchants du dehors, si vite méchants, méchants pour rien. »
En fait écrire est un acte « border-line » au sens propre : il nous place sur la zone de contact/séparation entre notre for intérieur et l’altérité du monde et des autres. On les y convoque pour en faire une histoire, ou refaire l’histoire, la reprendre, la réparer, comme le fait Cohen dans ce livre, transmutant sa culpabilité de « mauvais » fils en un magnifique tombeau pour sa mère.
Mais je retiens aussi le mot « roi », car écrire c’est se créer un royaume de liberté. Et avant tout la liberté d’être soi. Liberté souvent mise en sourdine car « je ne veux pas d’histoires avec les gens du dehors » comme il le dit.
Ce passage m’en évoque un autre, d’un ton bien moins tragique : « Quant de fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m’en suis ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction ! Et si, ces verges poétiques
‘Zon dessus l’oeil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin!’ (vers de Marot contre un dénommé Sagon, un rival pas très sympa)
s’impriment encore mieux en papier qu’en la chair vive. » (Montaigne, Essais II,18 Du démentir)
Merci, Ariane, d’avoir utilisé tes ressources pour donner à ce texte toute son amplitude, d’autant que tu as rebondi sur une suite dont je ne percevais peut-être pas la richesse. Une belle et riche réflexion menée dans ton commentaire qui mériterait d’être diffusé… lu et retenu.
En définitive à quoi écrire sert-il, sinon à vivre ? Toutes les pénibles élucubrations sur « écrire et vivre » – écrire comme renoncement à la vie – sur « la chambre aux murs de liège » – avec attendrissement. « Il n’a pas vécu le pauvre » – ne sont que pitoyables défenses d’envieux, de toute façon sans importance. Mais ici, la chose est dite. C’est elle qu’il faut comprendre et suivre. Et si l’on écoute, on comprend par exemple pourquoi un amour bizarre, très bref et apparemment sans aucun événement, peut produire une quantité de souffrances et d’interrogations disproportionnées avec ce qu’on appelle les faits : une conversation dans l’après-midi, un baiser sur le seuil, quelques messages tendres brusquement interrompus. D’où : souffrance, silence et ressassement, retour sur l’incompréhensible. Mais ce n’est pas la bonne manière ; ce n’est pas non plus la vraie matière. La vraie, c’est partir du « Zut que c’est beau » – comme aussi du « Zut que ça fait mal », dès qu’il arrive. Si nous ne faisons pas cet effort, nous perdons à tout moment notre vie, nous n’en gardons rien.
4
Jacqueline Risset
Une autre approche , une voie supplémentaire… merci JjD!
Je n’ai pas lu le livre dont c’est ici le début. Ce fragment accumule, me semble-t-il, des lieux communs, et c’est intentionnel, mais j’en ignore l’intention.
Je me dis aussi que recourir au langage nous inscrit dans une communauté, celle des hommes. Pour Albert Cohen, il y a celle de ses lecteurs.
Et la solitude à laquelle il est fait allusion est une solitude non dans le désert mais parmi les hommes, lesquels peuvent être blessants comme le suggère la citation d’Ariane, de sorte qu’être seul, c’est à l’occasion être malheureusement avec ses semblables.
Et si les mots peuvent consoler, c’est, me semble-t-il, parce qu’ils font croire à une possible oreille amicale.
En effet les lieux communs invitent la communauté la plus large, qui y puise ce qu’elle veut et peut.
En effet tout écrivant s’inscrit dans l’humain, mais qui a choisi la réception en général plutôt amicale de l’écrit.
Bien que d’apparence simplette comme nombre de mes propositions, le miroir que tend celle ci aux écrivains écrivants scripteurs créateurs que nous sommes est l’occasion de questionner notre image, reflet de bien plus que nos affirmations conscientes.
Un merci at ceux qui se sont laissés aller au commentaire.
J’aime beaucoup ces deux idées que tu développes dans ton commentaire. Qu’est-ce qu’ un lieu commun? Pourquoi une phrase qui « commence » serait-elle banale sans pour autant être cliché ou truisme? D’un autre côté initier par un commentaire abscons ne donne pas envie d’attaquer la lecture…….Digressant volontiers, je dirais que le fameux incipit proustien ne me dit rien. Eh bien, ami reste couché et bonne nuit. Je revis au contraire….quand la nuit tombe.
Deuxième idée qui me plaît. Seul parmi les autres qui peuvent rendre malheureux… sans devenir Alceste, « étranger » à la communauté des gens qui semblent ‘heureux’….