Aux mois d’avril et mai 2020, Ségolène Cavelot a fait une résidence d’artistes, au Groenland, organisée par l’association le Manguier. Elle nous avait parlé de son projet dans un article intitulé Cap sur l’Arctique. Ce projet avait une dimension artistique, Ségolène partait pour trouver de nouvelles idées de créations. Il avait aussi une dimension éducative, elle partait avec en poche des questions d’élèves à poser aux enfants du Groenland. Aujourd’hui Ségolène Cavelot est revenue du village d’Akunnaaq où, à cause la pandémie en cours, elle a résidé deux mois au lieu d’un comme il était initialement prévu.

 

Avez-vous été déçue, Ségolène, par votre séjour dans les glaces ?

Bien au contraire, j’ai vécu une expérience très forte. Rien que le voyage m’a sortie du monde dans lequel je vis, dans lequel nous vivons habituellement. Pour faire court, à Copenhague, j’ai pris l’avion pour Kangerlussuaq, le plus grand des trois aéroports internationaux au Groenland, qui est équipé d’une piste et d’un bar. Ensuite, je me suis rendu en bateau de pêche, à Aasiaat, sur l’île du même nom, qui compte 2000 habitants, ce qui en fait une des villes les plus peuplées du Groenland. Enfin, j’ai gagné Akunnaaq en motoneige, un village de cinquante âmes, très isolé. Il y a une école, qui compte neuf élèves et un maître qui fait la classe aux enfants jusqu’à ce qu’ils aient treize ans. Il y a une toute petite supérette, approvisionnée une fois par semaine et une mairie avec un local douches/lave-linge, car en général, les maisons n’ont pas l’eau chaude, et plus généralement, n’ont pas l’eau courante, de sorte que les gens vont la tirer à l’une des cinq pompes qui sont dispersées dans le village  En revanche, ils disposent de l’électricité grâce à des groupes électrogènes et se chauffent au fuel. Ils pêchent et chassent le phoque pour avoir du poisson et de la viande.

Avez-vous pu travailler sur place ?

Disons que j’ai accumulé des matériaux et des données pour pouvoir travailler à mon retour. J’ai beaucoup photographié et filmé, j’ai pris de nombreuses notes en tenant un journal de voyage, et j’ai fait quantité de croquis. Sur place, j’ai été beaucoup aidée par l’instituteur qui parlait l’anglais et qui connaissait bien les contes traditionnels du Groenland. Il est d’ailleurs l’auteur de recueils de légendes à destination des enfants. De plus, il avait étudié à l’école des beaux-arts de Nuuk, la capitale, et il était donc sensible à ma démarche artistique.

 

L’une des légendes les plus importantes est celle de Sedna, une jeune fille qui vivait avec son père veuf. Elle se maria avec un chaman et partit vivre avec lui dans une île. Comme son mari la traitait mal, elle poussa des gémissements si forts que son père finit par les entendre et prit son bateau pour aller la chercher. Pendant le retour, le chaman commanda à la mer de se mettre en colère. Pour échapper au naufrage, le père voulut jeter sa fille à l’eau mais elle se retint au bastingage. Alors, il lui coupa les doigts et les mains, qui devinrent poissons, phoques et baleines. Sedna s’abîma dans les flots où sa chevelure régulièrement s’emmêle et protège les animaux de la mer, de sorte que la pêche devient très mauvaise. Il faut alors qu’un chaman peigne Sedna en recourant à un sortilège.

 

 

J’imagine, Ségolène, que vos recherches ont abouti à des expositions…

Tout à fait, Pierre. J’ai fait une première exposition au Musée d’art et d’Archéologie du Périgord dont la directrice, Véronique Merlin-Anglade, a mis à ma disposition une salle dans laquelle j’ai installé sur les murs et dans des vitrines horizontales des photographies montrant les gens et leurs maisons, sur les murs encore des tableaux, une projection de vidéo enfin.

 

 

J’ai pu aussi faire des interventions dans les vitrines du musée exposant des objets préhistoriques ou ethnologiques en glissant parmi ceux-ci quelques-unes de mes œuvres. Par exemple, j’ai placé dans l’une de ces vitrines le portrait d’une habitante actuelle d’Akunnaaq. Je trouvais intéressant de rapprocher une femme moderne du Groenland, avec sa propre histoire et ses propres croyances, de notre histoire européenne à une époque où nous avions des chamanes et où nous gravions des cornes et des os. A travers cette femme et au milieu de ces glaces, j’avais l’impression de sentir qu’elle et moi nous avions une racine commune. En fait, quels que soient les lieux, les humains ont beaucoup de similitudes.

Enfin, j’ai fait une exposition à Morlaix et à la galerie associative L’Appart’ à Périgueux. Les ventes que je fais serviront à financer ma prochaine expédition.

Des écoliers vous avaient donné des questions à poser aux enfants d’Akunnaaq, leur avez-vous rapporté les réponses ?

Mais bien sûr. J’étais partie en emportant des feuilles sur lesquelles les écoliers français présentaient leurs familles et disaient ce qu’ils aimaient faire. Et leurs questions portaient sur la nourriture et les sports que leurs camarades du Groenland pratiquent. J’ai pris en photo les écoliers groenlandais et leur village. Les enfants d’Akunnaaq ont présenté aussi leurs familles. Les sports qu’ils préfèrent sont le ski et le football. Leur plat préféré est le plat national, pourrait-on dire, le mattak, une fine tranche de peau et de chair de baleine qu’on mâche traditionnellement crue et gelée. On peut aussi la faire frire arrosée de soja.

Vous faisiez allusion à une prochaine expédition, Ségolène, de nouveau dans les glaces ?

Ah non, cette fois-ci (mais quand?) ce sera en mer sur un bateau avec de grandes voiles !

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3 Commentaires

  • Laure-Anne FB dit :

    Jolie démarche de « déplacement »! et les carnets sont charmants…

  • Sylvie Mellet dit :

    Merci d’avoir partagé ces carnets qui font rêver à d’autres horizons. Les croquis et photomontages (me semble-t-il) sont très réussis et séduisants. Cela me fait penser à Jo/rn Riels …

    • cavelot Ségolène dit :

      et pour cause, Jorn m’a « accompagnée » pendant ces 2 mois au « Kalaallit nunaat » 🙂

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