Né à Lomé, capitale du Togo, il y a une trentaine d’années, Kokou Ferdinand Makouvia a été sélectionné par le comité artistique de la 14e biennale de Dakar -la Dak’Art-, qui devait se tenir du 28 mai au 28 juin 2020 et qui, en raison de l’épidémie dont la Planète est aujourd’hui affectée, vient d’être reportée à une date ultérieure encore indéterminée. Il nous parle de son parcours et, en s’appuyant sur quelques exemples, de sa manière de créer.

Mes débuts…

Dans les années 1990, au Togo, on voyait beaucoup de films de kung-fu. Comme tous les enfants, j’adorais Bruce Lee ou Jackie Chan, et comme j’aimais bien dessiner, j’ai commencé à représenter mes personnages préférés en m’inspirant des scènes dans lesquelles ils avaient des attitudes très spectaculaires. Je dessinais sur des feuilles d’environ 10 cm de haut sur 8 de large, que je cousais ensemble pour faire des albums d’une dizaine de pages. Ces tout petits livres avaient du succès auprès de mes camarades, qui me les payaient quelques francs CFA. Je gagnais ainsi mon argent de poche. J’étais flatté de ce succès, et de plus, c’était le début de la fortune! (Rires)

Au lycée, monsieur Emmanuel Sossou, mon professeur d’arts plastiques, m’a encouragé. Après des études en télécommunications au Togo, je suis entré à l’école des Beaux-Arts d’Abidjan en Côte d’Ivoire, et en 2016, à l’école des Beaux-Arts de Paris après être passé par l’ESAD de Valenciennes. Aujourd’hui, je suis accueilli pour deux ans à De Ateliers, une résidence d’art indépendante à Amsterdam.

D’une œuvre à l’autre : un processus de transformation

En 2014, j’ai commencé à dessiner sur des feuilles de papier calque la forme des pays où j’étais allé, le Togo, le Nigéria, le Ghana, le Burkina, la Côte d’Ivoire. Car il faut savoir qu’en Afrique, les gens ont l’habitude de franchir les frontières pour se rendre dans les pays voisins, parce que les frontières instaurées par le colonisateur ne tiennent pas compte des familles. Une partie de ma famille se trouve au Ghana, par exemple. Et dès que je suis arrivé en France, j’ai un peu circulé non seulement en France mais aussi en Belgique et en Allemagne. Et je continuais à dessiner les frontières à raison d’une feuille par pays.

Finalement, j’ai superposé tous ces dessins, et posant un nouveau papier calque par-dessus, j’ai dessiné un pays imaginaire dans les frontières duquel se fondaient toutes les frontières que j’avais traversées, et en se confondant, elles s’annulaient, elles disparaissaient comme frontières pour devenir le tracé d’un pays imaginaire, sans frontières lui. Je dessinais à main levée en veillant à bien sentir les gestes de mon bras et de mon poignet, attentif à la fois au dessin que je faisais et aux sensations de mon corps, car je m’efforce toujours d’être très conscient de ce que je fais quand je travaille avec mes mains. Mais, je ne cherche pas à contrôler, non, mais à bien percevoir ce qui se passe en moi à ces moments-là.

 

De l’autre côté il peut y avoir de l’inconnu,

2015, bois, métal, 350 x 350 x 250cm   © Kokou Ferdinand Makouvia

En 2015, j’ai boulonné sur une structure métallique de grandes planches de bois entre elles. Puis avec une scie, j’ai fait dans ces planches, pour moi semblables à des portes fermées, des ouvertures irrégulières et un peu étroites qui avaient la forme du pays imaginaire obtenu précédemment. En les découpant, j’ai produit des chutes plus petites qui avaient la forme de plaques irrégulières. Je les ai conservées avec soin. En effet, j’aime recycler : chutes, essais ratés, et même parfois poussières de mon atelier, je les conserve en vue d’expérimentations futures.

J’ai intitulé cette œuvre De l’autre côté il peut y avoir de l’inconnu. Comme l’indique son titre, ce projet résulte de l’état d’esprit dans lequel je me trouvais durant le voyage qui m’a conduit du Togo en France. Tout se bousculait en moi : excitation, inquiétude, prévision des étapes à franchir, rêves à accomplir, doutes… J’étais partagé. Chaque instant, chaque action était comme un passage et je me demandais quelles portes j’allais encore trouver, et comment : grandes ouvertes ? fermées à triple tour ? Mais j’étais plein d’espoir, d’où cette possibilité de l’inconnu.

Quelques mois plus tard, j’ai eu l’idée de reprendre les chutes de planches précieusement conservées. Je les ai découpées de façon à obtenir de nouvelles chutes en laissant un bord de 7 à 10 cm chaque fois, jusqu’à l’obtention d’une dernière chute, trop petite. Le titre J’ai gardé le réflexe s’est alors imposé naturellement : en suivant les contours, ‘avais reproduit les mouvements exécutés quand je dessinais les frontières sur les feuilles de papier calque. J’ai donc obtenu une série d’anneaux de bois de tailles décroissantes aux contours très irréguliers qui se souvenaient des frontières que j’avais traversées ou imaginées. J’ai eu l’idée de visser dessus des chambres à air de pneus de camions.

Comme en Afrique, en Europe les camions franchissent souvent les frontières : en utilisant les chambres à air, je brisais symboliquement l’emprisonnement des frontières. Et l’œuvre elle-même n’était pas prisonnière d’une forme fixe, puisqu’elle évoluait – et l’évolution, c’est la Vie- selon la manière dont je disposais les modules.

J’ai gardé le réflexe (mise en situation),

2016, Plaques de bois, caoutchouc, dimensions variables, © Kokou Ferdinand Makouvia

Enfin, quelques semaines après avoir achevé J’ai gardé le Réflexe, j’ai eu l’idée d’explorer la décroissance régulière des modules. Cela a finalement abouti à une forme qui ressemblait à une grande chrysalide. Plus tard, obéissant à une intuition, je me suis glissé dedans, et je l’ai portée et poussée pour qu’elle se déplace comme si elle était un organisme vivant.

Twenty-eight Minutes inside,
Galleria Continua, 2016, © Mathieu Harel Vivier.

J’ai intitulé cette performance Twenty-eight Minutes inside. En fait, la première fois que je l’ai tentée, je croyais être resté un temps infini dans la sculpture, et quand j’ai compris que cela n’avait duré qu’une petite demi-heure, cela m’a étonné. Il y avait peut-être eu un glissement temporel quantique ! Le titre fait allusion à ce microévénement. (Rires). A la fin, je sortais de la chrysalide par une fente que j’avais faite au milieu, la peau couverte d’huile et de charbon de bois, un peu comme un nouveau-né qui sort du ventre maternel et qui n’a pas encore été lavé. Cette fente est pour moi une cision : à la fois une incision chirurgicale, précise et faite sous anesthésie et une scission faite à la scie, beaucoup plus agressive.

Twenty-eight Minutes inside,
Galleria Continua, 2016, © Mathieu Harel Vivier.

 

Un animisme quantique

Quand j’ai commencé à tracer la forme des pays sur des feuilles, je ne savais pas que j’allais superposer les feuilles pour obtenir à la fin un dessin qui ferait la synthèse de tous les tracés. J’ignorais aussi qu’à partir des gestes faits pour dessiner, j’allais élaborer une sculpture composée de bois et de caoutchouc, et forcément j’ignorais qu’avec cette sculpture, j’allais produire une performance. A force de travailler, d’avoir des sensations, de regarder et de réfléchir une forme entraîne l’autre, les tracés et les frontières évoluent, une œuvre conduit à une autre : en se transformant les frontières d’une œuvres me conduisent ailleurs. Ainsi, créer c’est transformer les frontières.

Mais ce travail de métamorphose, je ne le fais seulement avec mes œuvres, je le fais aussi sur moi-même. Ainsi, dans Twenty Eight Minutes inside , lorsque je suis dans la sculpture qui est très lourde à manœuvrer et où il fait très chaud, je me suis senti comme en transe. La sculpture est alors un être vivant, un animal dont je suis le cœur. En pénétrant dans la sculpture, je fusionnais avec elle et nous devenions ensemble, vibrant à l’unisson, un animal d’une espèce inconnue, un cyborg peut-être. La physique quantique nous apprend que la matière n’est pas inerte mais qu’elle est composée de vibrations. Celles-ci constituent la vie des choses.

Durant ma performance, j’ai communié avec la vie des matières qui composaient la sculpture. Puis, j’en suis ressorti comme renouvelé. Mais cette façon d’être avec les choses ne se réduit pas à une technique artistique, c’est plus globalement une manière de vivre, une philosophie que tout le monde peut avoir : même si on n’est pas un artiste, on peut vivre en s’efforçant de percevoir l’énergie qui anime les choses, en adhérant à ce que j’appellerai un peu pompeusement un « animisme quantique ». (Sourire)

 

Photos non légendées © Kokou Ferdinand Makouvia

Kokou Ferdinand Makouvia

Kokou Ferdinand Makouvia

Né à Lomé, capitale du Togo, il y a une trentaine d’années, Kokou Ferdinand Makouvia a été sélectionné par le comité artistique de la 14e biennale de Dakar qui devait se tenir en 2020 et qui, en raison de la pandémie de covid-19, a été annulée. Il a étudié à l’école des Beaux-Arts d’Abidjan en Côte d’Ivoire, puis à celle de Paris après être passé par l’ESAD de Valenciennes.

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