René Urtreger, le sens du passé

 

La vie est faite de cycles, d’éternels retours et comme le be bop, ce tournant dans l’histoire du jazz, semble revenir en grâce, le pianiste René Urtreger est l’objet d’une certaine actualité discographique, puisqu’il a été choisi pour figurer dans la première livraison de disques vinyles d’un nouveau label LP3-45, sorti en décembre 2020, honorant des interprètes de talent.

Records – LP345 Records (lp345-records.com)

René Urtreger PIANO SOLO Interview – YouTube

Par ailleurs, toujours en décembre dernier, dans Une histoire du bebop de Frank Medioni, illustré superbement par Louis Joos, aux Editions du Layeur, la préface fut demandée à René Urtreger, un de nos princes du piano jazz.

Né en 1934, René Urtreger a une carrière exceptionnelle d’une belle longévité. Vous le connaissez sans doute moins comme pianiste emblématique du bebop que parce qu’il fut découvert tout jeune, avec l’immortelle B.O, enregistrée en une nuit par le quintet de Miles Davis, du film de Louis Malle sorti en 1958, Ascenseur pour l’échaffaud.

(photo de JP Leloir lors de l’enregistrement de la B.O d’ Ascenseur pour l’échaffaud)

Urtreger se souvient de la semaine avec laquelle il joua avec l’orchestre du film : “Miles riait sur scène et il se marrait. Tout d’un coup le jazz redevenait un jeu. Ce n’était pas seulement une expérience musicale où on en fout plein la vue aux spectateurs avec des tempos rapides, c’était vraiment un jeu. J’ai vraiment vu Miles éclater de rire, de plaisir.” ( Une histoire du bebop)

Pour présenter ce pianiste de jazz, revenons sur une exposition, en 2019 à la BMVR de l’Alcazar, à Marseille, d’un photographe méconnu, Alain Chevrier présentée par François Lacharme, président de l’Académie du Jazz. Au plus près des musiciens, ce photographe a capté la complicité, la joie de vivre et de jouer. Ses clichés nous plongent au cœur d’une époque historique du jazz, après guerre, quand Paris rivalisait avec New York. Reprenant la célèbre formule d’Hemingway, Paris était une fête pour tous les jazz(s) (“a moveable feast”). Les interprètes du tout nouveau bebop rencontraient les adeptes du style New Orleans en pleine renaissance.

Louis Armstrong, Duke Ellington, Count Basie, les chanteuses Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Billie Holiday (la triade capitoline du jazz vocal) faisaient des tournées en Europe et les musiciens français comme Urtreger avaient la chance de les accompagner,  ou d’être sidemen dans les clubs rive gauche de Saint Germain. Beaucoup de jazzmen américains et non des moindres, s’étaient même installés en France où ils vivaient mieux, plus respectés qu’aux U.S.A où sévissait une terrible ségrégation (Kenny Clarke, Don Byas, Bud Powell, Sidney Bechet…)

Quel meilleur représentant français de cette période que le pianiste René Urtreger, authentique styliste, vissé au bebop-on a pu le lui reprocher, par ailleurs. “Quand on admire le travail de quelqu’un, on en absorbe une partie” disait Duke Ellington. René Urtreger s’est forgé un style en intégrant les audaces rythmiques, harmoniques du bop avec un sens inné de la mélodie, mélancolique. Il fut dans cette longue ligne de transmission, le lien idéal entre Bud Powell et Lester Young, puisque ce pianiste avait dédié son premier album à Bud Powell et joua dans le dernier de Lester.

(Alain Chevrier) René à 20 ans, fan de Bud Powell

D’où l’idée bienvenue de l’inviter à la médiathèque marseillaise pour le vernissage de l’exposition photo. Où il se livra à un petit concert avec simplicité, jouant “Onirica” et “Celia” entre autre.

S’il a connu au cours de sa longue carrière quelques éclipses partielles, il a toujours fait preuve de pugnacité, réussissant à revenir à chaque fois, au jazz à qui il a voué sa vie.

J’ai rencontré René Urtreger, à l’orée des années 2000, par le label Sketch et son producteur Philippe Ghielmetti, qui relança sa carrière. A l’origine, une initiative rare, avec le triple CD, fait unique, de HUM (Humair-Urtreger-Michelot) fêtant les retrouvailles du trio tous les vingt ans, en 1960, 1979, 1999. Une merveilleuse coïncidence ( on peut parler de hasard objectif, poétique même?) fait qu’en hommage à JP Bacri qui vient de disparaître, Arte a programmé cette semaine le film de 2002 Une femme de Ménage de Claude Berri, très grand amateur de jazz, dans lequel on voit très nettement le trio Hum jouer en club, puis enregistrer en studio, le personnage de Bacri est ingé-son; on entend plus tard des thèmes de René Urtreger ( “Chimeric” et “Ailleurs”) d’Onirica.)

René Urtreger sort son deuxième piano solo, après Jazzman en 1986, Onirica, en 2001, chez Sketch: un rêve éveillé, recueil de petites pièces, où affleurent émotion, légèreté, swing. Suivant le fil de ses pensées mélodiques et alertes, il sait entraîner vers ses «Chimeric» qui reviennent cinq fois sous la forme de variations sur le motif, chères au jazz.
Musicien au phrasé délicat, il dévoile le thème avec finesse et invention, se laissant aller parfois au jeu des citations, des associations libres qui lui permettent d’ouvrir une piste : Bud Powell, John Lewis revivent ainsi sous ses doigts, même fugitivement . D’où une étrange familiarité que l’on ressent à la première écoute de cet album. Certains titres s’impriment instantanément, comme « La Fornarina », « Valsajane » ou « Gracias Paloma ». [ Certains de ces thèmes furent choisis d’ailleurs pour le vinyle du nouveau label LP3-45 honorant René Urtreger.]

Avec un troisième album solo en plus de cinquante ans de carrière, René Urtreger, récidiva, avec Tentatives, toujours chez Sketch, label aujourd’hui disparu. Tentation réussie, sans impasse, incluant une prise de risques pour le pianiste qui reconnaît volontiers:

“Le jazz est parfaitement imparfait comme musique. Si l’on ne fait pas confiance aux gens, si l’on a peur du risque, de l’improvisation, il vaut mieux faire autre chose, écrire note pour note. Si tout est écrit, ce n’est pas de la musique de jazz. Même dans des orchestrations de Stan Kenton, Woody Herman, et Count Basie, il y avait la part écrite et la part de la liberté donnée à l’interprète qui allait prendre un solo”.

Agnès Desarthe-René Urtreger : l’écoute cordiale – les dernières nouvelles du jazz (over-blog.com)

René Urtreger reprend ainsi des standards dont certains étaient déjà joués par lui au moment de leur création, un hommage au catalogue inépuisable de ces chansons que l’on fredonnera toujours comme «My Funny Valentine», de  mélodies éternelles, la«Laura» de David Raksin du film de Preminger;  il affectionne tout particulièrement les compositeurs new yorkais de standards  Jérôme Kern, George Gershwin, Cole Porter, Irving Berlin. Il arrive à réécrire, à relier entre elles les différentes mélodies, brodant de fines arabesques et composant son propre «Songbook». Il serait capable de jouer tout ce répertoire sans s’arrêter, et d’évoluer, par de subtiles transitions dont il a le secret, d’accommoder «I’ll Remember April» et de glisser ainsi sur “Someday My Prince Will Come». Le bonheur à l’écoute de voir tous ces thèmes retraversés aussi intelligemment.

Le final du CD, «Il neige sur Pernes», replonge dans le présent, un solo improvisé évoquant l’enregistrement en janvier 2005 à la Buissonne, le studio désormais mythique de Gérard de Haro, avec son piano Steinway, choyé, accordé finement et souvent.

 

Pourquoi aimer René Urtreger?

Si Martial Solal s’est amusé avec un talent fou à déconstruire les standards, Urtreger joue à sa façon d’une palette de nuances et de tons, et très vite transparaît tout “l’amour qu’il porte à ce truc en bois en ivoire.” Il a un son, un phrasé identifiables immédiatement. Il peut aussi bien rejouer la même phrase, faire semblant de se tromper, hésiter comme dans son “What Is This Thing Called Love?”, obtenir des tonalités sourdes ou au contraire les plus fins pianissimo, des suraigus aventureux, bouleverser les rythmes sur «Dear Old Stockholm». Il se perd en chemin pour mieux se trouver. Mais son souvenir très vif, son oreille fantastique, lui permettent de maîtriser un phrasé délicat, d’une grande fluidité.

Sa mémoire de cette musique, son expérience lui confèrent une grande sagesse: avec rigueur, il sait ce qu’il aime, il aime ce qu’il connaît et domine. S’il eut cette jolie expression de «doigts qui dansent» en évoquant un autre pianiste Red Garland, cette phrase lui sied à merveille, tant ça swingue quand il joue. S’il a l’air parfois d’hésiter au moment de commencer un thème, il sait comment boucler sa chanson avec art, finir par une pirouette avec légèreté, humour et douceur. Car la tendresse n’est jamais loin. Jamais Urtreger ne nous perd dans les méandres de son interprétation: il nous lance au contraire un fil d’Ariane et tout le plaisir est alors de le laisser conduire.

 

 

 

 

3 Commentaires

  • Mellet dit :

    Très beau portrait qui fait de René Urtreger une personnalité attachante.
    Du coup, j’ai écouté la BO de « Ascenseur pour l’échafaud » – avec le plus grand plaisir.

  • Sophie Chambon dit :

    Merci Sylvie. Je suis heureuse de partager mes admirations, tu le sais. Et si René Urtreger revient un peu sur le devant de la scène depuis quelques années, profitons-en pour le faire mieux connaître….

  • Laure-Anne F-B dit :

    Merci! ça donne envie, et frustre en mm temps de ne pas avoir d’échantillon (ah ces grandes coquettes d’artistes!)
    Je vais essayer de retrouver le film de Berri sur Arte… J’aime les BO de films, le dialogue entre musique, image, et propos…
    Serais intéressée par une série sur les BO, une tienne playlist en qq sorte..

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