Thibaut Badin, musicothérapeute, percussionniste, meneur de batucada brésilienne en France, a répondu aux questions de Laure-Anne Fillias-Bensussan pour fragile.fr. Il nous parle de son parcours de musicien et ses métiers en musique, en quatre épisodes.

Episode 2: cliquer ici

Episode 3 : aller par le monde, la musique du monde…

 

Comment, par quelles passerelles, par quels désirs, es-tu passé du classique à la musique « du monde », comme on dit ?

J’ai commencé par faire du piano comme mon frère aîné, puis j’ai choisi les percussions, classiques dans un premier temps ; ensuite j’ai fait des rencontres de différents professeurs qui m’ont amené à jouer des percussions africaines et latines, plus axées sur des rythmes et des sensations plus « primitives », archaïques », que des celles des musiques dites classiques. Ce sont les rencontres de différents professeurs qui ont fait que, petit à petit, je me suis intéressé aux musiques latines. Je me lassais des percussions classiques, je ne voulais pas en faire mon métier, faire d’austères études académiques ; mais je n’ai pas évacué la musique.

Alors j’ai suivi les cours de trois professeurs à Gémenos, près de Marseille, pour trois sortes différentes de percussions, il y avait aussi un groupe de salsa. Et puis j’ai aussi travaillé sous la direction d’une Argentine dans le cadre de mes études d’éducateur, qui est devenue une amie et a éveillé mon intérêt pour l’Amérique latine ; à Montpellier, un de mes co-stagiaires avait étudié la batucada au Brésil, c’était le directeur de Muleketu, le groupe de batucada dans lequel j’enseigne aussi maintenant.

Suite à cela, j’ai donc passé une an et demi en tout en Amérique du Sud, Cuba, Brésil, Pérou (c’est plus inattendu mais on y joue beaucoup d’un cajon particulier ) ; de retour en France en 2016, j’ai commencé à pratiquer la musicothérapie après cette expérience, et à donner des cours de batucada.

Pour continuer à me nourrir personnellement, je continue les cours de percussions africaines et afro-cubaines comme élève, avec un grand maestro de Cuba, Javier Martinez Campos, installé à Marseille depuis trois ans, expert en différentes cultures musicales ; il dit qu’il faut toute une vie pour s’approprier vraiment tout ça ; car la musique circule des Caraïbes, à l’Afrique, elle fait des aller-retours, chaque fois se charge de petites différences qui créent des styles spécifiques sur des bases permanentes.

Ces musiques se transmettent et se construisent de façon non écrite ; à partir de bases rythmiques, appelées claves pour les musiques latines, on construit des rythmes différents ; ainsi la salsa est un mélange de multiples claves, le guaguanco africain est intégré dans la rumba cubaine. Elles sont toujours reliées à la danse, passent dans et par le sol et présentent une répétitivité qui a évidemment à voir avec l’entrée en transe.

Arrives-tu à garder une part de travail personnel créatif dans ce contexte très prenant, ces influences multiples? Composes-tu, seul ou avec d’autres ?

Chaque séance de musicothérapie ou de cours de percussion est en soi un moment de créativité. Il faut en permanence se renouveler et être à l’écoute, être attentif aux réactions des patients/élèves. Mais pour cultiver la dimension artistique, je prends ces leçons dont j’ai parlé, c’est un moment très riche, je me ressource, même si c’est sur l’épuisement de fin de semaine…

Et puis avec le groupe des élèves les plus avancés de la batucada, on fait souvent des présentations de bon niveau, on a fait des tournées l’année dernière aux Etats-Unis, en Allemagne, en Irlande. C’est des moments importants pour moi et vraiment agréables.

C’est créatif, mais dans une certaine mesure car ces schémas traditionnels existent et sont joués tels quels ; je ne compose pas , en tous cas pas dans ce domaine-là, mais il y a des marges de manœuvre, ce sont des structures de base données par un maestro, et après chacun dans le morceau peut proposer une cellule rythmique ou un mouvement particulier que les autres peuvent reprendre. C’est vrai que sur ce point, je dois me cadrer parfois pour ne pas déstabiliser le collectif.

Et quand je suis les cours pour moi, j’apprends à improviser selon un cadre, un peu comme sur des tables de jazz, ça me nourrit beaucoup. Mais j’y reviens, le travail avec les patients me nourrit aussi, je leur fournis un cadre, et peu à peu ils s’en servent pour créer quelque chose, et leurs improvisations peuvent parfois m’inspirer aussi.

Et aussi, j’ai en cours une collaboration avec un conteur africain, Gaston, qui présente des contes animés : on a créé un conte, on est en train de le peaufiner. Lui raconte, moi j’essaie de le soutenir musicalement. C’est dans le cadre d’une association qui s’appelle Hohiniba (cela signifie « un pas en avant » en mina, un dialecte du Togo et du Bénin). La semaine prochaine on va intervenir dans un centre social pour les enfants, pour leur permettre de créer leur propre conte.

A suivre…

 

 

La photo de titre est de Luz Mendoza, sur unsplash.com.

3 Commentaires

  • Sophie Chambon dit :

    Toujours passionnant ce feuilleton sur les aventures de Thibaut au pays des rythmes !
    Que de volets différents dans sa jeune expérience…. qui nous sont révélés.
    On se prépare à la suite et comme dans tout bon feuilleton, l’attente est délicieuse…

    • Laure-Anne F-B dit :

      Merci! Eh oui l’interview apprend plein de choses à l’intervieweuse et parfois au coin du bois une bricole sur lui-même à l’interviewé …

  • Sylvie dit :

    Merci, Laure-Anne, d’avoir eu l’idée et d’avoir pris le temps de mener cette interview quasi professionnelle, et de l’avoir retranscrite : une médiation nécessaire pour nous offrir en cadeau ce très beau dialogue approfondi avec Thibaut.

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