Victor Malzac est un poète de 23 ans qui publie son premier recueil en ce mois de juillet 2020 aux éditions de La Crypte. Nous en lirons bientôt une présentation. En attendant, les lecteurs de Fragile peuvent découvrir un ensemble de 7 poèmes intitulé les grandes pertes, textes d’une férocité jubilatoire dans la critique comme dans l’autodérision, où une attention particulière est portée au rythme et à la mise en page.

les grandes pertes

tout est perdu mon père
dans sa cabane
grosse un gros
vieillard
maintenant. la douleur
qui le mâche en premier.

— mon père, ma mère
et mes aïeux
perdus. comme des
peluches de gosse.

ne reste rien que des restes
et moi. avec
autour les murs au pied des herbes
pâteuses,

et le reste bourré de terre
qui souffle un air aride
maintenant

.

j’aime le sang patiente où la poussière
me guide, et
j’attends

seul, et bois le sang des hommes
par terre et
comme un dingue avec le
ventre en loques.

— j’attends par terre annonce les
solstices en plein dans l’air
dans la gorge ce goût de sang la sève
des vieux princes

avec dans cinquante ans mes os dissous dans le gravier
tranchant
de mes paroles saintes

.

mon père ainsi soit-il
ramassons du gravier
courbons l’échine ainsi le font
ces grosses bêtes
noires, encolérées dans ta Camargue

— ainsi le font
les pauvres sacs à genoux
que nous sommes.

chacun son tour dans le gros cabanon
sale on prie dans la paille
les mains comme des coupes avec
la corne aux pieds

le ciel ainsi les remplira de la soupe
de sable
de la soupe de pauvre, et nous la téterons
nous les infirmes nous aurons
la poitrine pleine encore
avec ce ventre bourré de colère

.

grand homme et juste parmi les
simples — il est mon père comme
le menhir

tendu, grisâtre qui fait les peuples
et juste comme
une colombe en cage, voilà
mon père, un homme simple comme
il en est là-bas qui tranchent
par terre, crachent, braves

avec les yeux fumés, brûlant comme un
menhir avec la mine

grave. puis le soir il exulte et crie
dans la vallée nos grandes pertes
de sang gris. nos plaintes de sang pauvre

.

mon père en bon aïeul a mal
partout,
porte des cernes c’est cela

qu’il est, la belle épaule
et sale, qui laboure et c’est cela
qu’il est, l’épave du
dur quotidien

perdant
son temps cet homme
labourant des restes

et là-dedans le fils comme une pauvre
conséquence

.

papa soldat bataille
à perte, un laboureur un grand
malade—
maladroit car il a l’arme à l’envers
et la terre entrera
dedans ses dents très rances.

comme un dingue il
travaille, et pense
au pauvre fils à quoi sert-il à rien
je ne sais pas
pas à la terre pas aux vaches en tout cas.

papa jette à sept heures
la bêche, et crache sur le sol où vont gésir
ses os plus tard ah l’homme sédentaire

qui pense et chaque soir regarde ainsi manger son fils
vraiment à quoi sert-il

.

j’arrache là ces mottes d’herbe
patient, sans parler sans un mot.

mon corps raté
ne tiendra pas le siècle.

patient je tire
les ficelles du sol avec
ces bras déjà ratés ces bras qui sont
mes automates.

vais perdre pied, malade
sous le grand poids de l’air
comme aux échecs ou sur
un bateau sale — garçon blafard à force
d’être pauvre en amour en herbe et pauvre en tout

car voici ma vie sale
à ventre qui se perd

3 Commentaires

  • Laure-Anne F-B dit :

    Emouvant et subtil…
    « blafard d’être pauvre en amour en herbe et pauvre en tout »
    qui sait pourquoi je pense à l’escholier Villon, et qu’importe si à tort ?
    Bonne continuation, M. Malzac !

    • V. M. dit :

      Il y a du Villon là-dedans, c’est fort probable… je vous remercie très chaleureusement ! et j’espère à bientôt pour d’autres textes encore !

  • Etienne dit :

    Un texte qui swingue et qui creuse en même temps, avec à la fois de la tendresse et de la hargne. C’est en équilibre, et c’est réussi…

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