ELLE ET LUI

Voilà un album pour le moins singulier dans le paysage du jazz hexagonal, encore qu’européen serait plus exact, puisque le projet, sorti en juin dernier, sur le label allemand Neuklang, fut initié par le guitariste franco-suédois Paul JARRET .

C’est un voyage qui part de Suède, le pays de Pelle le Conquérant (film de Bille August palmé à Cannes en 1987), où un père et son fils, poussés par la faim et le chômage débarquaient au Danemark. Sauf que cette fois, les migrants dont l’arrière grand-mère du guitariste, Emma Jonasson, allaient bien plus loin, traversant l’océan jusqu’en Amérique. Si on sait que l’Amérique fut peuplée de vagues de diverses nationalités tout au long du XIXème siècle, on ignore l’importance de l’immigration suédoise dans le Midwest, correspondant à près d’ 1,3 million de personnes, soit un cinquième de la population.

C’est un hommage sincère à tous ces immigrants courageux qui risquèrent leur vie, ne sachant rien de la terrible épreuve qui les attendait : ces paysans qui n’avaient jamais vu la mer, partaient, des images de la terre promise en tête, prêts à tout pour fuir la misère!

Le guitariste a réuni autour de lui des musiciens experts à rendre l’intensité de cette musique qui s’apparente à un collectage musical de chansons “trad”, de complaintes folk, avec une tendance marquée pour une musique répétitive (“The crossing”) voire minimaliste. C’est que Paul Jarret a écrit lui même les six compositions, amplement développées qui forment un ensemble d’une continuité conceptuelle intéressante, depuis le prélude “Sjutton Är” très lancinant, aux belles variations d’intensité, dont le chant s’achève en gouttes qui « drippent » littéralement, la traversée, jusqu’à l’arrivée sur le nouveau continent. Les espoirs d’une vie facile (“Kanon”) sont vite détrompés, de terribles désillusions surviennent, version plus âpre et désenchantée du “rêve américain”. A tel point qu’Emma n’aura de cesse de repartir en Suède. Sa détermination l’emportera et en 1910, elle fera le voyage de retour au pays  et  y fondera une famille. 

La révélation de cet album est la chanteuse-compositrice Hannah Tolf, basée à Göteborg, une performeuse qui stratosphérise  avec la grâce d’une funambule, tout en s’accompagnant fort habilement des percussions. Sur “Amerikavisan”, au mitan de l’album, sa voix résonne avec une pure fraîcheur pour conter le chant des émigrants Dans sa voix de sirène, Hannah Tolf a des accents plus proches de l’Islandaise Björk que de Monika Zetterlund, résolument jazz. Toujours très aimée en Suède, cette icône est à écouter avec Bill Evans dans son titre culte Waltz for Debby.

L’autre singularité de la musique de Paul Jarret est la constitution d’un quartet de chambre très insolite où se fondent magnifiquement les timbres des divers instruments dont un singulier, traditionnel suédois, à cordes frottées de la région d’Uppland, la Nyckelharpa, un hybride de clavier et de violon à quatre cordes. Le son que l’on entend fait penser à celui d’une vièle à roue. On saisit parfaitement l’intérêt de cette recherche musicologique pour des chants s’inspirant de récits comme La Saga des Emigrants de Vilhelm Moberg, décrivant l’état physique et psychologique, après trois mois d’une traversée épouvantable. Ou encore la chanson sur ce pain de seigle, noir, dur à la dent, le dernier pain du pays natal ( “Svart Bröd”).

Ce projet décidément incomparable est un chant d’amour du guitariste à ses ascendants courageux et à leur périple fou.  La musique suit les sentiments, parfois non sans âpreté, avec rigueur, selon des motifs volontiers répétitifs, un bourdon jouant son rôle de note continue. Que l’on comprenne ou non le Suédois, certains accents vrillent le coeur, entrecoupés de silences qui savent prendre  toute leur place. Une sacrée découverte!

Sophie Chambon

Un Commentaire

  • Laure-Anne FB dit :

    Curieuse découverte et jolie proposition,…même si je continue à préferer l’intensité et les timbres de Waltz for Debbie 😉
    Ai écouté sur youtube les sjutton ôr, 17 ans, qui me semble rendre davantage perceptible ton commentaire sous le charme, et où Hannah Tolf donne davantage ses nuances….

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