Non, t’es pas tout seul ANDY

 

Si le titre n’était déjà pris, Alone Together résumerait bien mieux que de longs discours le nouveau projet du pianiste Andy Emler qui a créé une suite de petites pièces pour piano et solistes (instrumentistes et vocalistes) mettant en valeur la personnalité musicale de ses amis/partenaires. Comme il est le chef de meute depuis plus de trente ans d’un jubilatoire Mégaoctet, il aime vivre, écrire et jouer collectif. Il n’a pas choisi les interprètes en fonction du répertoire mais a pris un malicieux contrepied pour monter son programme, en leur taillant une pièce sur mesure.

Son seul album en solo à ce jour, il l’avait conçu pour un piano orchestral, percussif, à plusieurs voix! Pour ce disque en solitaire, il n’avait pas lésiné, nous offrant un orchestre de pianos. Il reprend avec No solo l’idée de ce For better times de 2008, en élargissant le concept, en se mettant résolument au service de l’ imaginaire des autres. Car il a, plus que jamais, un vrai désir de musique en commun, pour traverser  temps et espaces naturels, se moquant des dénivelés, gravissant les escarpements rocheux allègrement pour mieux dégringoler les pentes, ou se coulant en rivière, enflant et grondant comme un torrent…

Au fil des pièces qui se succèdent, on se réjouira des surprises abordées avec le chant de la flûtiste syrienne Naïssam Jallal; dans “12 oysters in the lake”, il réserve à Ballake Sissoko, avec lequel il a joué de l’orgue dans des églises, un ostinato qui permet au chant de ce maître de la kora de s’élever. Dans la délicate pièce “The Rise of the Sad Groove”, le timbre sensible de la saxophoniste alto Géraldine Laurent mêlé aux voix d’Hervé Fontaine, en un doux ressac, nous transporte au bord de l’océan.

Son partenaire du “chauve power”, le saxophoniste Thomas von Pourquery, il le fait chanter, dans un “Light please” exalté, lointainement inspiré de Ludwig van B … et d’une demande en concert de faire du Beethoven. Bizarre requête! Tous deux s’étaient gentiment exécutés à partir du Clair de Lune. “Light Please” , une impro détonante qui s’appelle ainsi Car après la nuit….

Andy Emler est un pianiste lyrique, fougueux, abrupt dans les graves, percutant et toujours percussif  comme dans cette intro “Jingle tails”. Mécanique et obsessionnel, martelant des accords surprenants, sa musique affirme un sens dramatique évident avec un goût prononcé pour les reprises, les boucles, les répétitions passionnées.

“Quand on pense à un soliste, on n’écrit pas de la même manière, il faut simuler la présence de l’autre et jouer comme s’il était là! »

Travail de mémoire, de réminiscences comme il a su très bien faire avec son My own Ravel, où il ne jouait pas du Ravel, mais sa propre partition, nous prenant à revers, une fois encore. C’est dans “Près de son nom” avec son pote de toujours, le contrebassiste Claude Tchamitchian, qu’il joue au plus près du maître, à grands traits d’archets, déchirants de mélancolie, avant de reprendre la main, tant il connaît son Ravel sur le bout des touches.

Même impression en écoutant “The Warm up”, un échauffement harmonisé, inspiré de la musique symphonique de Genesis, celui de Peter Gabriel. Mais à 90% d’EMLER et 10% du groupe anglais. Il ne nous facilite pas la tâche, jamais de citation franche, même courte, mais des fredons qui se fondent littéralement dans sa version, un écho fugace qu’au détour d’un fragment, d’une phrase musicale, la mémoire croit reconnaître!

Lui qui n’aime pas les solos, il a écrit et enregistré seul, sur un grand Steinway, gardant une mémoire vive de ses copains. A la manière de. Une fois sa partie enregistrée, il a invité ses partenaires en studio, sous la contrainte de jouer peu de notes et de ne jamais perdre de vue la”climatologie” de l’oeuvre! Chacun semble avoir respecté le contrat, sans se départir de son style et de ses atouts propres. Ce qui s’entend jusqu’au final électrique, dépouillé, lumineusement triste du grand guitariste Nguyen Lè.

Voilà bien un art de l’instant que propose la fresque bigarrée d’Andy EMLER ! Encore un exercice de style qui n’en manque pas: s’il renvoie aux maîtres de l’instrument, ce piano qui danse, est assez éloigné du jazz américain. Andy Emler a une culture, une formation et se reconnaît dans une génération qui l’autorisent à sortir de ces références. Ecoutons donc ce compositeur à la signature immédiatement reconnaissable, à l’univers des plus attachants qui sait se fondre dans celui de ses partenaires. Chapeau!

https://www.jazzradio.fr/news/musique/36719/le-pianiste-andy-emler-partage-light-please

 

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