FRAGMENTS PROGRESSIFS

Yves ROUSSEAU septet

YOLK POP 2020

Quand on appartient à la génération du contrebassiste Yves Rousseau, on peut retrouver ce sentiment d’exaltation à l’écoute des groupes de rock progressif à leur apogée lors des seventies qui inventèrent une musique au-delà des frontières stylistiques. Comme leur impact s’est révélé plus profond, en fin de compte, “durable” même, revenir après cinquante ans, aux émois de sa jeunesse, en faire une musique qui sonne actuelle, n’est pas dénué de sens ni d’intérêt. Saisir dans l’instant écouté, une permanence de l’entendu, voilà un pari, une tentative issue d’une tentation avouée.

Qu’allait donc pouvoir faire un ensemble jazz multigénérationnel avec des soufflants aussi formidables que Géraldine Laurent à l’alto, Thomas Savy à la clarinette et Jean Louis Pommier (l’un des trois fondateurs du formidable label YOLK, un petit “indé” mais si costaud qu’il a résisté après plus de 20 ans et même sorti une nouvelle collection pop)?

Arrêtons-nous sur ce qui se passe ici…

Ce sont eux, les soufflants qui se sont appropriés cet univers singulier pour le transposer, le faire dériver dans leur langage instrumental respectif. Ils interviennent avec aisance et une réelle maîtrise dans les compositions du contrebassiste. La singularité du jazz dans ses échappées improvisées, ses éruptions de matière, présente des aspects proches des embardées, de la frénésie électrique du rock. Oui, çà fonctionne, le courant circule car en jazz, on peut faire bouger la mélodie en apportant ses couleurs et les faire tenir ensemble avec d’autres résolument “prog” La griffe pop/rock est assurée par la rythmique (la batterie ardente au groove implacable du fils Tortiller, Vincent), à laquelle les emportements de la guitare aux accents parfois Frippiens de Csaba Palotaï et les nappes de claviers (moog, rhodes voire würlitzer) d’Etienne Manchon font revivre la texture sonore, les climats sombres, le “mood” paradoxal dur /doux de l’époque. L’esprit est intact dans “Darkness Desire” par exemple.

Ces variations issues de l’imaginaire musical et des souvenirs de Rousseau, sans volonté de recréation scrupuleuse, composent la plupart des thèmes. Le seul titre que l’on reconnaît aisément est le cheval de bataille du 21st Century Schizoid Man, le premier album magistral de 1969.

Très vite rassurée de ne rencontrer aucune reprise trop littérale, tellement décalquée sur le motif original qu’elle ne déclencherait qu’ un violent désir de revenir à l’original! Nous sommes bien dans un univers de variations très éloignées qui restituent la seule manière progressive, le côté obscur de l’univers du roi frippé, le symphonique extravagant du Genesis de Gabriel, les architectures sonores complexes et oniriques du Floyd, la mystique canterburienne. N’y a-t-il pas dans “Oat Beggars”, une résonance de la brillante première période de KC entre 69 et 74?

Avec sa belle équipe, Yves Rousseau a réussi son coup : ces fragments très personnels travaillés en septet, forment un ensemble plus que cohérent, tout en étant loin de la clôture, du définitif. Sans nostalgie, ils programment dans une musique d’ouvertures, de passages, un envoûtant retour vers le futur!

https://music.youtube.com/watch?v=KJF5vReLeQA&list=RDAMVMKJF5vReLeQA

 

 

 

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