4 Lettre à Alfred Hitchcock, metteur en scène de Lady Vanishes,

(Le film peut être vu sur youtube in extenso mais hélas en version française)

 

Bonjour Alfred,

A quoi tu joues Alfred dans cet antépénultième film de ta période anglaise ? Je viens de voir Lady Vanishes et je suis déçu.

Pourquoi ? Je vais te le dire.

Au début, ton histoire de train bloqué par une avalanche dans les Balkans avec un seul hôtel perdu dans la montagne c’était plutôt une bonne idée de confinement mais le directeur de l’hôtel s’exprime de façon ridicule. Il s’essaie à parler toutes les langues mais n’en maitrise aucune. Ainsi quand il se pique de parler français il prononce « aval-lunch » on dirait qu’il avale son discours. Il nous fait penser au directeur proustien de l’hôtel de Balbec qui est lui aussi en délicatesse burlesque avec le langage. Le spectateur s’amuse en voyant s’agiter ce personnage mais il n’est pas intrigué et encore moins angoissé d’autant plus que les événements qui s’y déroulent ne sont pas spécialement palpitants. Il ne s’y passe pas grand-chose dans cet hôtel, le train train quoi, et c’est ennuyeux quand on est dans un film d’Hitchcock, Alfred !

 

Je résume les deux intrigues principales de ce début de film, dis moi si je me trompe : pour faire face à l’afflux imprévu des voyageurs dans son petit hôtel, le directeur loge deux anglais, apparemment célibataires, dans une chambre de bonne et ladite bonne vient chercher ses affaires alors qu’ils sont couchés et les anglais trouvent cela très shocking et leur gêne amuse la bonne qui prend un malin plaisir à les déranger. C’est parfois amusant surtout quand l’un des deux anglais, vêtu seulement de la moitié d’un pyjama, ( La huitième femme de barbe bleue, où le personnage joué par Claudette Colbert veut acheter la moitié d’un pyjama, sort la même année , bonjour Lubitsch) oui l’anglais se lève et se cogne plusieurs fois à la poutre de la chambre (bonjour le burlesque américain). L’autre intrigue est une intrigue amoureuse. Il s’agit d’un musicien prénommé Gilbert qui joue de la flûte et dirige la répétition d’une danse folklorique, avec des personnages pachydermiques. Tout ce remue-ménage empêche de dormir la belle Iris, une riche anglaise qui doit se marier à son arrivée à Londres. Elle corrompt le directeur de l’hôtel pour qu’il mette fin à ce vacarme et le musicien menace alors de s’installer dans la chambre de la jeune femme ce qui nous vaut une scène qui s’apparente à un dépit amoureux (bonjour Molière : les deux personnages se disputent d’abord pour mieux s’aimer ensuite). Franchement, Alfred, avec ce début d’histoire, on a peine à croire que tu es le maitre du suspense. On se dit qu’on s’est trompé de salle, qu’on est dans un film de Lubitsch. Je l’aime beaucoup ce cinéaste, Alfred, mais n’oublie pas que tu as un pacte à respecter avec le spectateur. Il veut avoir peur ou au moins avoir des frissons, de l’angoisse quoi et toi tu t’amuses légèrement. Je ne demande pas qu’on baigne déjà dans l’univers de Psychose mais un peu d’adrénaline ne serait pas superflue. Ne parlons pas de ton générique qui nous infantilise : ce qui se donne à voir comme un paysage de montagne est, à l’évidence, une maquette, un jeu de construction pour enfant. Cela se voit comme le nez au milieu de la figure! Je sais qu’on est à la fin des années trente et que les effets spéciaux sont limités mais quand même. Quant au directeur déjà nommé, il parle, pour se faire comprendre de ses clients cosmopolites, un charabia ridicule. Dans quel film est-on tombé ? On est chez Walt Disney ? Je sais que ton mutisme est légendaire, Alfred, mais tu pourrais répondre

 

Quand je pense qu’il faut attendre vingt cinq minutes pour qu’un crime se produise ( et encore! un chanteur local se fait étrangler, pas de quoi en faire un drame )  Heureusement, c’est le matin, le train démarre et l’action du même coup. Alors là, oui, on te retrouve un peu. Dans cet Orient Express, tu fais disparaître une vieille dame qui n’a l’air de rien (elle se dit gouvernante mais c’est une espionne). Elle s’appelle Miss Froy (et non miss Freud comme le croit naïvement Gilbert). Le suspense commence quand cette femme disparaît du compartiment sans laisser de trace et qu’Iris s’en aperçoit et la cherche et que tous les passagers du compartiment nient l’avoir vue ainsi que le personnel du train mais aussi les simples passagers qui deviennent des « collabos » à leur manière, et font passer Iris pour une folle (Elle a reçu un pot de fleurs sur la tête. Avec un prénom pareil c’était fatal). On a envie de dire, comme au guignol, que non, elle n’est pas folle. Nous, on l’a vu, cette miss Froy, on sait qu’elle existe mais on ne peut pas témoigner et on trépigne. Si au moins les deux anglais avaient été corrects, ils auraient pu accréditer les dires de la jeune femme mais non, ces fichus amateurs de cricket, pour ne pas retarder le train qui les empêcherait de voir le match, préfèrent se taire. Non, là, on a un peu de mal à y croire. C’est extravagant, monsieur Hitch. N’insistons pas non plus, dans le genre british, sur le personnage de Gilbert qui joue les Sherlock Holmes avec sa pipe (un peu too much non ?) et qui retrouve la dame espionne sous les bandelettes. Une momie, Miss Froy ! Tu exagères Alfred.  C’est un peu facile, non ?

 

Quant aux disparitions, là aussi tu forces un peu la dose : la ravissante Iris qui cherche partout Miss Froy disparaît provisoirement, elle aussi, avec Gilbert dans la « boite à disparaître » de monsieur Doppo, passager du compartiment, sans doute un peu mussolinien, mais aussi magicien à ses heures. Nos deux héros cherchent miss Froy et tombent sur des accessoires de cirque remisés dans un wagon spécial. Le magicien Doppo survient au bon moment (malgré son nom !) et surprend le couple enquêteur. Neutralisé par Gilbert, il disparaît lui aussi dans une malle à double fond. Tu nous diras que ce n’est pas étonnant vu que son numéro le plus célèbre est « une femme disparaît ». Oui, mais ça fait beaucoup dans la mise en abyme même si l’on est à la montagne ! On a envie de te dire « Arrête ton cirque, Alfred ! ». D’ailleurs, les deux anglais (Caddicot et Charter!) font penser à des clowns. Il ne manque que monsieur Loyal.Tu vas me dire, Alfred, que je ne vois pas l’essentiel : que la disparition de Miss Froy permet d’amener chaque personnage à prendre ses responsabilités par rapport au danger fasciste (incarné par le docteur Hantz, un vrai méchant) et que tu œuvres avec ce film pour une entrée en guerre de ton pays même s’il faut lire parfois entre les lignes des dialogues (« tant pis pour votre dictateur nous faisons la bombe » dit Iris.). Oui, c’est vrai, c’est un film engagé et divertissant, simplement, il n’est pas très hitchockien et c’est dommage quand on est amateur de tes films.

 

Mais ce qui est surtout gênant, dans ce film, c’est qu’on se sent manipulé, que tu te joues de nous, Alfred. Oui, un peu comme Iris qui est menée en bateau (oui je sais, la métaphore n’est pas très heureuse dans cette histoire de train) par le docteur Hantz. Quand on nous annonce que Miss Froy est revenue, on y croit mais, coup de théâtre, c’est un substitut que l’on voit, l’antipathique miss Kumer, qui fait partie du complot. La ficelle est un peu grosse. Est ce que tu ne serais pas dans le complot toi aussi Alfred, en avatar de monsieur Doppo ? Le spectateur, lui, est presque dans le même état qu’Iris qui a reçu un coup sur la tête, à part qu’il a toute sa tête, ou au moins peut-on le supposer, et qu’il se demande s’il ne rêve pas. Il croit avoir vu des choses mais le film dément chaque fois ses pistes et il ne sait plus à quel saint se vouer. Je sais que tu méprises les «vraisemblants », Alfred, tu le dis à François Truffaut, et qu’on peut prendre du plaisir à ce vertige, d’accord mais ce n’est quand même pas Vertigo, ce film. D’ailleurs les duettistes anglais disent bien que c’est difficile de trouver une explication rationnelle à tout ça. Pour une fois, ils ont raison. Le vraisemblable n’est pas ton fort dans ce film et tu triches même de manière éhontée quand, dans une des scènes finales, un soldat tient en joue les protagonistes et que le happy end arrive sans qu’il soit neutralisé. Une erreur de débutant, Alfred. Dis nous franchement, est ce bien toi qui a fait ce film? Finalement, j’en viens à me demander si ce n’est pas le metteur en scène, garant de la cohérence de l’histoire, qui disparaît ? (c’est vrai que tu signes le film en apparaissant à la fin de l’histoire, une cigarette au bec mais c’est pure convention).

J’ai juste envie de regarder La mort aux trousses , pour oublier tout ça et retrouver le véritable Hitchcock.

AB.

 

PS (écrit à l’encre sympathique) : Monsieur Hitchcock, surtout, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous venez de lire. C’est le docteur Hantz, le méchant du film, qui m’a obligé à écrire cette lettre en me menaçant de m’injecter une dose d’hydrocine si je ne lui obéissais pas. Je l’ai trouvé délicieux votre film c’est mon préféré! Chut !

 

 

 

 

 

 

André Bellatorre

André Bellatorre

Il a assuré pendant deux décennies des cours de littérature contemporaine dans le cadre du DU d’écriture. Il y a cultivé la notion de métalepse narrative mise au jour par Gérard Genette. Il a publié deux ouvrages Le printemps du temps (avec Michèle Monte) et l’Aventure narrative (avec Sylviane Saugues) créé et collaboré à la revue d’écritures Filigrane, voilà pour l’écrit. L’oral ? Une communication au colloque de Cerisy. Il anime aussi des ateliers d’écriture buissonniers.

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    8 Commentaires

    • Roger Thornhill dit :

      Un texte délicieux, subtil et inventif qui rend hommage à ce chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock ! Qui ne doit pas être pris au premier degré, comme le film du reste ! Lorsqu’Iris est assommée par le pot de fleurs, elle voit « double » (le prénom désigne les fleurs mais aussi l’œil…). Hitchcock ne nous invite-t-il pas ainsi à avoir une « double » lecture de son film ? Ne peut-on pas imaginer que l’héroïne, dès lors, rêve tout ce qu’elle vit dans ce train ? Iris ne rime-t-il pas avec Alice ?

      • bellatorre andré dit :

        Oui il faut parfois voir double surtout quand il s’agit de vous Roger Thornhill alias l’espion Georges Kaplan.
        Quelle chance vous avez eue d’être incarné par Cary Grant dans La mort aux trousses!

    • Oliver "Gehry" Ten dit :

      Cher Monsieur Bellatorre
      Mon nom ne vous dira rien. Mon grand-père a travaillé toute sa vie comme accessoiriste dans les prestigieux studios de la Fox, de la Paramount, de la MGM et d’Universal. C’est lui qui a fourni à Gene Tierney le parapluie à carreaux que porte Laura en rentrant chez elle. Il était également le chef de l’équipe des trains-couchettes qui a installé les draps où Eva-Marie Saint grimpe rejoindre Cary Grant. Après de belles négociations, c’est lui qui a dégotté le couple d’inséparables que Tippi Hedren achète dans une animalerie de San Francisco. Et quand il a fallu dénicher les fameuses cymbales responsables du cri de Doris Day au Royal Albert Hall, mon grand-père a répondu présent. Enfin, le juteux contrat des cymbales lui a ouvert celui de la fonderie qui a fabriqué la cloche frôlée par Kim Novak quand James Stewart la poursuit dans la tour de la mission. Légataire universel de mon grand-père, je vous permets, contre une modique somme, d’acquérir l’un ou plusieurs de ces objets rares (bon, les inséparables sont empaillés). La cloche est certes un peu encombrante : vous pouvez faire proposition pour les pièces détachées. Pour l’achat du lot complet, j’offre les ciseaux de Grace Kelly.
      Écrire au site, qui transmettra.
      Bien à vous,
      Oliver « Gehry » Ten.

      • bellatorre andré dit :

        Cher monsieur Ten,
        Je vais me mettre en rapport avec le site car votre offre me tente. Je pense prendre le lot car les ciseaux de Grâce Kelly m’attirent quand même… Peut être puis je abuser et vous demander si par hasard vous n’auriez pas de nouvelles de l’appareil photo de james stewart dans Fenêtre sur Cour (avec la pellicule d’époque ce serait parfait) ou du briquet avec les initiales de L’inconnu du nord express ou pourquoi pas du rideau de douche de Psychose en l’état et sans les gouttelettes hélas mais n’en demandons pas trop) . J’espère que cette demande ne vous paraitra pas déplacée…
        Bien à vous
        AB

    • Marnie Edgar dit :

      Puisqu’on est dans les numéros de prestidigitation, j’aurais moi aussi une requête à vous faire M.Ten. Votre grand-père n’aurait-il pas conservé par hasard un fragment du MontRushmore? J’ai quelques phobies certes, mais je n ai pas le vertige et j’aurais adoré crapahuter sur ces belles têtes moi aussi!

    • Sophie Chambon dit :

      Cher correspondant

      J’avoue que je me suis fait prendre à cette lettre peu amène mais si juste dans l analyse d’Une femme disparaît. Bravo!
      Jusqu’à la fin, véritable tour de passe-passe, j’ai cru et admiré tous les arguments « contre » ce film…avant de découvrir la chute et le contrepied! Je suis bernée et bluffée.
      Vous étiez donc « tout contre »…Damned!
      Je suis honteuse car si j’aime infiniment les films de la période anglaise, celui ci résiste à mon entendement et au plaisir et je le revois très rarement.

      Je trouvais la démonstration claire et imparable…
      Bref je ne sais si tous ceux qui ont répondu se pîqueront au jeu….mais si on se faisait une petite « liste » de nos préférés ?
      Je commence: période anglaise: les 39 marches, young and innocent ….

      • André Bellatorre dit :

        Chère Correspondante 17,
        Bonne idée que de décliner nos hitch électifs :
        sur la période anglaise, à part Lady Vanishes, j’ai un faible pour les 39 marches (le doigt manquant du méchant, les deux futurs amants qui se détestent mais qui sont liés par des menottes etc ) , Young et Innocent plus léger mais pour qui j’ai un attachement sentimental
        Après mon hit parade n’est pas très original, voilà mon trio : Les enchainés (Cary Grant et Ingrid Bergman n’y sont pas pour rien!), Fenêtre sur Cour (James Stewart et Grace Kelly quand même), La Mort aux trousses (Cary Grant à son meilleur et Eva marie saint mais aussi les monts Rushmore et la scène finale du train entrant dans le tunnel!)
        Qui prend la suite et nous indique quel est son trio ou son hitch préféré?

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