Née en 1990, Nina Cabanau est diplômée de l’ISIT (traduction) et de l’INALCO (bengali, hindi). Elle partage son temps entre l’enseignement et la traduction. Elle aime apprendre des langues en autodidacte et tente de partager cette passion grâce à l’écriture poétique multilingue.

Kadouryad / Handball

Hashotrim amrou
Les policiers ont dit :

Qlafim asour
Que le jeu est interdit.

Mais sur la route de Sharon
(plaine verdoyante dans le nord de Tel Aviv)

Tali la trappe de lashon
(la langue)

Demeure ouverte… Je cherche la sadranit
(l’ouvreuse de cinéma)

L’avez-vous vue ? Une créature balaganistit
(désordonnée)

Avec une lueur eleqtronit
(électronique)

Dans l’œil gauche, une leitzanit
(clownesse)

Deux yeux d’acier lavan
(blanc),

Une sorte d’ishah
(de femme)

Qui aime hanter le ciel katom et froid
(orange)

Un filtèr fragile et dur
(filtre)

Lui tient lieu de regard,

Lorsque lui vient une pensée ofnati,
(à la mode)

Une manière dou-lashoni
(bilingue)

De louer l’ortal ; de couvrir
(la rosée de lumière)

Chaque atome d’un vernis tziv’oni
(multicolore)

Mais quel balagan ici !
(pagaille)

Des créatures de l’après-tombe

Ont mordu chaque qérèn de vie
(rayon)

Mangé tout le dyash, volé nos ombres.
(miel)

Elles ont léché le plus bel harouz de ce poème,
(la rime)

Avec la flamme rousse shel yom
(du jour)

Puis elles l’ont éteinte ahar-kakh
(après cela)

En jouant au échecs sans joie

La vie est un match de kadouryad
(handball)

Sans ballon, une bousculade

L’orchestre, un mashèv à la dérive

(ordinateur)

Joue une partie lucrative.

 

Le réfugié basque

Moi l’errefuxiatu
(Le réfugié)
J’ai traversé l’ibiltoki
(La promenade)
De mes rêves envolés dans l’amildegi
(Le précipice)
De l’exil.

L’amour de mon pays auskalo!
(Qui sait)
Reviendra prendre forme sous les traits d’une sorgin
(Sorcière)
Comme celle qui a déchiré ma mémoire
Et m’a pris mon hizkuntza
(Ma langue)
L’a fait sécher sur la paume de ces vallées
A brûlé le territoire de mon âme
Et fait de moi un atzerritar
(Un étranger)

Euskalherria je reviendrai vers toi korria
(En courant)
Accompagné par l’algara
(Le brouhaha)
Du vent qui lèche
Mes paupières désertées par l’espoir.
L’eguraldi
(Le temps)
Qui passe ikaragerri
(Effrayant)
Brûle l’argi
(La lumière)
De mes souvenirs

Au pays le soir doit tomber
Sur les maisons euskaldun
J’imagine les enfants jouer
Près de la gasolinegi
(La station-service)
Et un chant egia
(Véritable)
Danse devant me yeux
La probinxia m’a reconquis

 

 

Bengale

Se frotter
jusqu’à la déchirure
au corps lacéré d’arbres
du Bengale

Admirer
le temps d’une lueur
les étoiles entières
baignées dans la nuit pâle
séchées dans le drap pur
du ciel sans fin.

Courir
sans un bruit
dans le bleu transi
des yeux kala (noirs)
des femmes bengalies

Bondir
avec les horins (daims)
qui vont
et viennent
dans les rêves enfantins
et glissent sur nos songes
comme le sel sur la langue

Errer
sur les terres asséchées
par les pots d’échappement :
la terre est
brûlée
dans la chaleur des rues.

Pleurer
les larmes de fumée
des voitures en acier
étalant leur pouvoir
sur les routes
comme une onde fluide,
densifiée.

Recevoir
la sueur des morts-vivants
dans les marbres élégants,
l’insouciante puissance
des prashads (palais) en ruine

Danser
devant les murs ornés
et comme le banyan (figuier)
s’entourer
de colliers de feuilles
denses

Et caresser
les arbres millénaires
qui tracent une ligne de départ
aux aranyas (forêts)
peuplées
de sortilèges blancs

.

.

.

Photo 

.

4 Commentaires

  • Ariane Beth dit :

    Belle idée cette écriture multilingue ! C’est intéressant de découvrir tous ces mots, un plaisir (d’essayer) de les dire à haute voix.
    J’ai une question : en fonction de quoi les mots traduits insérés dans le texte sont-ils choisis ? Pourquoi tel mot plutôt qu’un autre ? Le sens ? La sonorité ? Autre ?
    En tous cas j’attends avec plaisir la suite, avec d’autres langues encore.

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    Oui, on pourrait même imaginer des capsules sonores qui nous livrent la prononciation de ces mots.

  • Nina Cabanau dit :

    Merci beaucoup Ariane !

    Oui ! Le but de ces poésies multilingues est de présenter chaque langue sous son jour le plus musical.
    Mais évidemment le choix des mots est toujours subjectif.
    Pour Kadouryad et Le réfugié basque, il s’agit des mots aperçus dans des manuels de langue ou travaux universitaires qui m’ont le plus fascinée –
    Parfois pour leur sens et originalité (la sadranit/l’ouvreuse de cinéma dans Kadouryad, la sorgin/sorcière dans Le réfugié basque)
    Parfois pour leur allusion à une culture (les daims/horins du Bengale, la plaine de Sharon dans Kadouryad, euskaldun/basque dans Le réfugié basque).
    Pour leur proximité avec le français qui donne la possibilité de les déchiffrer (probinxia, gasolinegi)
    Et bien sûr leur sonorité : à la douceur imaginaire de l’amildegi/algara basque s’opposent par exemple la ruguosité de l’hizkuntza et de l’atzerritar basques).

    J’ai eu envie de les intégrer et de construire l’atmosphère du poème pour les mettre en valeur
    Pour les capsules sonores ça serait une idée fabuleuse! I faudrait trouver des locuteurs natifs pour enregistrer. Je peux le faire pour le bengali, c’est la langue dans laquelle je me spécialise

    J’ai écrit de la poésie multilingue pour l’instant sur une trentaine de langues (allemand, espagnol, swahili…), certaines plus rares (manadonais, amis, sarakama), de proverbes (russe, créole) ou traversant les époques (français sous l’occupation) et les continents (français du Congo-Brazzaville, québécois…) avec le tout petit rêve de linguiste d’éveiller le goût pour leur apprentissage 🙂

    Quelques poèmes multilingues en désordre ici : https://nightshades.blog/

  • Laure-Anne F-B dit :

    J’aime beaucoup ces parcours : tout écrivain, et même tout locuteur, moins systématiquement que vous, jouent à écrire leur propre langue avec les fragments de sa propre histoire, réelle ou fantasmée, intégrant dans son sabir les mots de ses grands-parents, eux-mêmes détrousseurs à leur insu de voyageurs qu’ils n’ont pas connus, mettant du jeu dans la belle mécanique de l’horloge des langues, estompant les frontières, remerciant l’altérité de leur prêter un ciel plus large, sonore et imaginaire . Dans ces interstices ouverts par l’étrangeté de mots, qui pourtant nous semblent naturels, à leur place, finalement, se glisse la belle permission d’aller voir ailleurs si j’y suis.
    Votre proposition explore cela avec une belle systématique, se l’autorise, traduit, tricote, avec un peu de l’effronterie constructive de qui sait que les langues et ceux qui les parlent sont des stairways to heaven qui méritent mieux que des barbelés.

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