DIX LETTRES METALEPTIQUES

 

 

1 Lettre liminaire à Gérard Genette, auteur de Métalepse

« (…) le personnage fictionnel n’est ni « plat », ni « rond », il est toujours lacunaire et c’est au lecteur de le compléter, « en marge » ou « ailleurs » (Gérard Genette, Codicille)

Cher Gérard Genette,

Vos théories, cher maestro, en ce qui concerne la complétude du lecteur, ont éveillé ma curiosité et suscité mon désir d’écrire. J’ai décidé de suivre votre invitation lectorale à la lettre et d’effectuer cet exercice de façon un peu excentrique, me situant ainsi en marge d’œuvres qui me sont chères.

J’envisage, en effet, de m’introduire par de multiples adresses, plus ou moins acrobatiques, dans des récits  cinématographiques ou romanesques. Oui, je sais, vous allez me dire que je pratique, à outrance, la métalepse (cette figure singulière qui joue sur la porosité des niveaux narratifs), et que je marche sur vos plates-bandes. Or, s’il est vrai que vos travaux sur la question sont théoriquement incontournables et que je n’ai rien à ajouter, ici il ne s’agit pas de discours savant, c’est par l’écriture épistolaire que je veux tutoyer la fiction et prendre la tangente (une expression que vous affectionnez).

Je vais donc m’engager dans cette zone transitionnelle entre réalité et fiction. La forme la plus appropriée de cette intrusion narrative (qui se voudrait toujours empathique, n’étant même parfois pas éloignée d’un exercice d’admiration) m’a paru être la lettre car elle est une forme qui permet de choisir le destinataire le plus adéquat, qu’il soit fictif (le narrateur, les personnages) ou réel (l’auteur, l’acteur, le réalisateur), qu’il soit vivant ou passé de l’autre côté du miroir.

Le leitmotiv de ces missives concerne la disparition. Il s’est imposé à moi, initié par mes auteurs d’élection, Georges Perec, évidemment, en tout premier lieu. Les disparitions traversent nos vies et la littérature est une façon de les conjurer. Ce n’est pas vous qui allez me contredire, cher monsieur, quand, dans un fragment d’ Apostille (« Vie »), vous vous risquez à quelques belles métaphores qui disent la fuite du temps : « Compte à rebours dont on ignore les chiffres, minuteur sans repère, sablier dont on voit monter le tas du bas sans voir descendre celui du haut (le seul pourtant qu’il faudrait surveiller), horloge sans cadran dont on n’entend que le tic tac mais dont on sait qu’elle sonnera à son heure, non à la vôtre, pour solde de tout compte. »

Depuis l’écriture de ces lignes « l’horloge sans cadran » a, hélas, sonné pour vous, cher maître, raison de plus pour vous adresser cette correspondance extra diégétique, avec, bien sûr, un zeste de métalepse. J’espère qu’elle vous parviendra malgré son cheminement oblique, qu’elle ne vous paraitra pas déplacée, et peut être que la suite vous plaira…

 

André Bellatorre

André Bellatorre

Il a assuré pendant deux décennies des cours de littérature contemporaine dans le cadre du DU d’écriture. Il y a cultivé la notion de métalepse narrative mise au jour par Gérard Genette. Il a publié deux ouvrages Le printemps du temps (avec Michèle Monte) et l’Aventure narrative (avec Sylviane Saugues) créé et collaboré à la revue d’écritures Filigrane, voilà pour l’écrit. L’oral ? Une communication au colloque de Cerisy. Il anime aussi des ateliers d’écriture buissonniers de temps en temps. Le dernier en date en 2020, un atelier sur l’épistolaire…

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    11 Commentaires

    • Pierre Hélène-Scande dit :

      Gérard Genette fut, en son temps, célèbre pour ses analyses subtiles et rigoureuses du récit. J’ignore ce qu’il en est aujourd’hui, mais cet hommage qui lui est rendu me fait chaud au cœur et même, si j’ose dire, réchauffe mes vieux os 🙂

    • André Bellatorre dit :

      Merci pour ce chaleureux message . Oui, Gérard Genette est un théoricien aux « analyses subtiles et rigoureuses » qui a fondé une critique littéraire de haute volée. Mais la dernière partie de son oeuvre est constituée de recueils où il fait montre, dans des abécédaires savoureux, de ses talents d’écriture.
      On peut lire Bardadrac, Codicille, Apostille aux éditions du Seuil, je pense que vous ne le regretterez pas!

    • Pierre Hélène-Scande dit :

      Au cinéma, on voit aisément que deux métalepses sont possibles : ou le scénario ne vous plaît pas, et vous entrez dans le film pour modifier l’action selon vos goûts, ou l’un des personnages, vous ayant aperçu, s’intéresse à vous et vient vous tenir compagnie. On voit encore que la première possibilité s’accomplit souvent, après coup, lorsqu’on se remémore et raconte le film avant de s’endormir ; et que la seconde s’accomplit dans certains films (mais la première aussi) montrant un spectateur assis dans une salle obscure.

      • André Bellatorre dit :

        Oui on pense bien sûr à ce magnifique film de Woody Allen La rose pourpre du Caire où l’on voit ce va et vient même si le personnage joué par Mia Farrow entre dans un film qu’elle aime pour des raisons sentimentales…Quant à l’onirique il a souvent partie liée avec la métalepse…

    • Ariane Beth dit :

      Je suis bien curieuse de lire les incursions annoncées. Et j’ajoute mon hommage à Genette, qui fut aussi un des plaisirs de mes études.

      • André Bellatorre dit :

        Quand je vois ces commentaires je constate que nous sommes au moins quatre fans de Genette ce qui n’est pas rien…

    • Cher André Bellatorre,
      Je peux vous rassurer, « cheminement oblique » ou opération commando de l’Esprit des Lettres, votre missive m’est bien parvenue. Je dois vous dire d’emblée mon infinie gratitude, tant vous avez comblé ce vide dans lequel je me croyais définitivement condamné. Désormais je puis, grâce à vous, mon cher épistolier, jouir de cet état paradoxal, que les théoriciens quantiques nomment la « décohérence ». En effet, si pour le commun des mortels, l’annonce de ma disparition semble me condamner à n’apparaître plus que comme une pâle figure privée de transcendance, pour vous, merveilleux lecteur extra-diégétique, avide de porosités et d’apostilles reines de l’après coup, je revis, je reprends langue, je réagis à vos zestes de métalepse et à votre désir touchant de rétablir la communication avec ma voix qui vous est chère, et qui contrairement au vers de Feu Verlaine, ne s’est pas tue.
      Il est temps de conclure, sans briser, je l’espère, la suite de notre Correspondance. Vos dix lettres métaleptiques annoncées, vont, si je puis dire, permettre l’inversion des rôles. Vous serez l’esthète qui écrit à votre main, je serai ce qui me reste de tête, pour plonger, littéralement, dans votre écriture épistolaire.
      G.G.
      postscript : en écrivant, « mon postscript attendra encore un peu », je pensais alors à la notice posthume qui me concernera un jour et dont j’éviterai la décevante lecture.

    • André Bellatorre dit :

      Merci jean jacques pour ce brillant rebond…

    • Laure-Anne Fillias-Bensussan dit :

      Sans divulgâcher le moins du monde ces correspondances, je peux dire qu’on se promet du bon temps ; a fortiori si maintenant les destinataires se mettent à répondre de profundis… et d’ici que les personnages non interpellés la ramènent aussi, on n’a pas fini de s’amuser, avec doigté, ça va sans dire…

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