Enrique Morales

Enrique Morales

Né en 1952
Auteur, metteur en scène, acteur, et pédagogue au théâtre
Enseigne à l’EHAS, École de l’Humour et Arts Scéniques
Site : ehas.fr

 

Le théâtre contemporain, ou la pensée à apprivoiser

MB : Scénariste à succès pour la télévision argentine tu te consacres aujourd’hui exclusivement au théâtre, par quoi ce choix a-t-il été motivé ?

Enrique Morales et Tito Cossa

Enrique Morales : Ma racine c’est le théâtre. Je viens du théâtre. J’ai commencé comme comédien, après j’ai étudié pour être metteur en scène, écrivain etc. etc. … mais théâtre. Et à un moment donné, on avait commencé à écrire un long métrage avec un réalisateur argentin, Alejandro Agresti, ce qui nous amené à travailler avec un ami de toute la vie, Oscar Tabernise, et je sais pas, la vie c’est comme ça, la porte de la télévision a été ouverte pour nous, et on a commencé à écrire pour la télévision. Alors j’ai passé quelques années à écrire pour la télévision : de l’humour, des sketchs, des comédies, des comédies de théâtre ou de télévision tu vois, des comédies de vaudeville, des choses comme ça. Et après j’ai écrit aussi pour les enfants ; ça m’a pris quatre ou cinq ans, quelque chose comme ça, de ma vie.

A un moment donné, je commençais à sentir que dans ma tête il y avait comme une espèce de Pacman, tu sais le jeu… qu’il y avait une espèce de Pacman en train de me manger la tête ; je te parle d’un créateur en rupture de création. Ca m’a mis dans une situation un peu angoissante parce que je me suis dit : « mais qu’est-ce que tu vas faire ? Vas-tu continuer à écrire pour la télévision et perdre tout ton côté créatif ? J’étais entre « l’artiste » et le businessman, de mon point de vue bien sûr. J’écrivais dans une espèce de modèle vide, sur quelque chose de plat. Tu ne pouvais pas réfléchir, parce qu’en plus je devais écrire un programme par jour pendant deux ans ! Je devais avoir une idée tous les jours, c’est usant. Comme écrivain ça m’a aidé pour l’entraînement, mais j’étais arrivé au point où je ne pouvais que répondre à la production : une machine à saucissonner ; mon écriture n’existait plus. De mon point de vue, cet état de fait crée une souffrance chez le créateur qui lui, a envie de dire quelque chose. Toujours de mon point de vue…

Enrique Morales et Tito Cossa

A partir de là je suis entré en conflit avec moi-même ; je gagnais bien ma vie, en tant qu’écrivain j’avais l’opportunité de devenir plus célèbre. Finalement j’ai décidé de quitter la télévision, tombant à un cinquième de mon salaire. Ca a été un coup dur, d’autant plus que ma famille et mes amis me disaient : « Mais tu es fou, tu es con ! ». Ensuite il m’a fallu deux années pour retrouver dans mon esprit la trame de mon imagination, tu comprends ? C’est en m’inscrivant à un stage de deux ans avec un grand écrivain de mon pays, Roberto Tito Cossa, auquel participaient également d’autres écrivains professionnels que j’ai récupéré une forme d’inspiration, qui par des images, s’est transformée en pièce de théâtre.

Théâtre Enrique MoralesCe n’est pas tout. Pendant la dictature, je me souviens qu’on jouait une pièce de Berthold Brecht, bien sûr à cette époque nous prenions des risques ; à chaque répétition la censure venait nous demander de couper des passages, quel que soit l’auteur représenté sur scène. Mon personnage avait alors un monologue et un jour, je ne sais pas pourquoi, en jouant je me suis mis à observer le public bien en face. C’est alors que j’ai vu dans les yeux des spectateurs une parfaite approbation. Je n’étais pas en train de m’adresser à quelqu’un à qui j’offrirais un autre point de vue ou en qui j’allumerais une lumière à l’intérieur, c’était tout simplement des gens qui pensaient comme moi, ma cause leur était acquise. Je me suis dit que je perdais mon temps, j’aurais préféré m’adresser à un public qui ne pensait pas comme moi. Shakespeare m’est alors revenu en mémoire. Il raconte des histoires de jalousie, d’épées, c’est rien, c’est une aventure, mais quand il te raconte tout ça à un moment donné : « Etre ou ne pas être » ! Il te met des informations dans une histoire d’aventure, c’est très intelligent de sa part. Je me suis dit : « Il faut que je cherche à raconter une histoire simple ou complexe, mais pour un large public dans laquelle je tâcherais de transmettre des informations différentes. »

MB : Nous nous sommes rencontrés en 2009 lors d’une audition. Ton enseignement passait par l’écoute bien sûr, phase vitale au théâtre, mais pour aller plus loin encore, il nous fallait retrouver l’humilité d’un étonné. Qu’est-ce que tu dis de cette perception d’une ancienne élève ?

théâtre Enrique MoralesEnrique Morales : Je voulais quelqu’un qui veuille bien danser avec moi. Et je sais que danser avec quelqu’un fait peur. J’ai accepté les élèves à l’intuition, je ne peux rien te dire de mieux que je voulais des personnes qui aient envie de danser avec moi. Pour moi c’est une question d’énergie, tu es dans l’énergie ou pas.

MB : Dans tes propos tu as évoqué à plusieurs reprises la notion d’une frontière à dépasser.

Enrique Morales : La peur n’existe pas. C’est une histoire d’accepter que ta vie soit traversée par des peurs, mais sans leur donner corps. Qui peut faire croire que jamais dans sa vie il n’a eu peur ? Cependant il faut bien affronter ses peurs un jour. La frontière c’est ce qui fait peur, mais elle est invisible, c’est juste, alors l’acteur doit la trouver pour la dépasser. L’imagination compte beaucoup. Cette table par exemple », il montre la table en la touchant, « c’est un bateau. Si pour l’élève la table reste une table, je ne peux rien pour lui. En Amérique latine les gens croient en Dieu, pour eux l’horizon c’est très loin, mais la plupart des européens ne croient en rien, ils ne voient pas plus loin que », il colle sa main gauche sur le bout de son nez… « Tu ne peux pas imaginer le bateau si dans ton esprit tu ne vois pas plus loin que la table devant toi .

MB : Tes propos me font penser à un combattant de l’autocensure.

Enrique Morales : J’ai traversé la dictature, donc je vois la vie comme un champ de bataille, c’est comme ça.Jeu set et meurtre

En Argentine il y avait la censure, mais en France les personnes s’autocensurent, ce qui pour moi est plus grave. Bien sûr une personne qui se censure ne le sait pas, elle ne se rend pas compte qu’elle réduit sa propre liberté de parole et d’action, c’est donc une histoire de croyance dans les fondements, en vérité très fragiles, d’une peur. Qui peut croire qu’il se fait peur à lui-même ? En s’interdisant des propos ou des actes qui nous semblent pourtant justes, nous croyons en des conséquences beaucoup plus graves pour nous si nous nous les autorisons, et ce, sans que personne ne nous ait menacés, pourquoi ? Pourquoi se réduire à la peur si facilement ? Je ne comprends pas.

Ce qui m’intéresse chez un acteur c’est qu’il retrouve l’enfant en lui. A quelle période de la vie es tu plus créatif que lorsque tu es enfant ? Il n’y a pas. Mais quand tu es enfant tu n’as pas peur de te tromper aux yeux du monde, tu ne censures pas le plaisir de tes aventures, la limite est à l’extérieur de toi, tu ne crée pas l’ennemi en toi.

 

MB : Dans tes pièces de théâtre, j’ai observé que les corps tenaient un grand rôle dans le jeu.

Enrique Morales : Le corps parle avant la bouche, oui. C’est le corps qui transmet le premier l’information à l’extérieur. L’idéal serait qu’il vibre exclusivement par le cœur, parce qu’en-deçà du cœur nous sommes tous des menteurs, or un corps menteur ne passe pas au théâtre.

 

MB : Que dis-tu aux jeunes qui viennent vers toi pour faire ce métier ?

Enrique Morales : Tu as besoin de temps pour tout. Je dis souvent à mes élèves : « Peut-être vous n’avez rien à dire, mais dites bien ce rien. » Je veux qu’ils prennent le temps de faire pour bien faire. Je chasse le parasite qui empêche le corps et l’esprit de se sentir en pleine possession de leurs moyens, car au théâtre, l’acteur qui perd ses moyens perd son rôle. L’enjeu est grand, bien qu’invisible, une scène à jouer se prend tout, sauf à la légère. Le désir de danser avec l’autre, c’est le seul moteur valable sur scène où l’autre, c’est à la fois le partenaire et le public. Vos sentiments portent la liberté du désir, ne les censurez pas.

9 Commentaires

  • Laura dit :

    Excellent reportage
    Bravo Enrique et Marie !

  • Pierre Hélène-Scande dit :

    J’apprécie la remarque (qui me va comme un gant…) d’Enrique Morales sur les peurs que nous nous faisons à nous-mêmes. Heureusement, tout le monde n’est pas comme ça !

  • Françoise Salamand-Parker dit :

    Cette interview est fort intéressante. Autant à cause de la nationalité de l’artiste (les Argentins viennent d’un pays torturé où chaque victoire risque d’être éphémère) que par les chemins artistiques différents qu’il a dû emprunter. Merci Marie.

    • Bal dit :

      Françoise, je suis touchée par la justesse de votre regard sur la beauté étrange qui se dégage de cette démarche bien Argentine effectivement.
      Merci pour le commentaire

      Marie

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