NE PAS SE PENCHER AU DEHORS

 

S’il fallait choisir un objet, il serait wagon, ouagon comme disent les Wallons ! Toute son histoire était trains, de son engendrement à sa mort qu’il imaginait conforme aux pratiques suicidaires d’ici où on savait pouvoir se jeter, à horaires réguliers, sous un convoi de marchandises. Non pas de voyageurs, cela pour éviter de perturber la circulation ferroviaire par ce que la compagnie de chemin de fer désignait, pudiquement, comme un accident de personne.

Ridicule ! Conçu vraisemblablement dans le petit logement au-dessus de la gare de campagne où étaient temporairement installés ses parents à leur mariage, on l’avait prénommé Denis en hommage à Papin, l’inventeur de la machine à la vapeur. Son premier souvenir, le four crépitant de la locomotive sur laquelle son père l’avait fait grimper dès trois ans, l’habitait des feux de l’enfer. Son enfance, sagement ordinaire, gardait la saveur doucereuse des bonheurs confinés par la méconnaissance du monde qui commençait dès franchies les limites de la cité. Il apprendrait plus tard, en feuilletant un ouvrage d’histoire de l’architecture, qu’elle était un bel exemple d’urbanisme novateur des années 30 avec, vues du ciel, ses rues figurant des roues de loco reliées entre elles par le puissant piston que propulsait la vapeur.

Toute la réalité et plus encore l’imaginaire de la gare le constituaient : départs, rencontres, croisements fortuits, correspondances, erreurs de destination. Sa vibration intérieure bruissait du crissement métallique des boggies lors de l’entrée à quai, de l’entrechoquement des wagons à la gare de triage, tampons contre tampons, pour former les trains pondéreux convoyant des matériaux de carrière ou de volumineuses pièces moulées sorties de la fonderie toute proche. « Eloignez-vous de la bordure du quai ! ». Les rapides filaient vers Paris ou Bruxelles, tractés par une véloce motrice électrique BB16000 dont à la maison le souffle, net ou à peine audible, annonçait le sens du vent et le temps du lendemain. Adulte, répondant à l’injonction familiale d’ascension sociale posée par sa petite tribu septentrionale, il avait fini par trouver plus au sud un emploi sûr et respectable dans l’administration des chemins de fer.

Elles étaient nombreuses ces gares qu’il aimait tant, toutes identiques dans leur fonction et pourtant chacune distincte par son organisation et son esthétique. Elles étaient nombreuses les images qui se superposaient et dessinaient un entrelacs inextricable de lignes de rouille filant vers des horizons inconnus. Jamais pour Denis, Austerlitz ne serait une victoire napoléonienne. Austerlitz était la gare qui ouvrait la perspective enjouée des terres ensoleillées du midi.

Toujours la lumière grise tombe de la verrière sale et trop haute pour n’être jamais nettoyée que par les longues quinzaines pluvieuses de la mauvaise saison ou les rincées violentes de l’été. Quai numéro un, le plus à l’est et proche de la Seine, Denis entrevoit les silhouettes pressées des passagers encombrés de lourdes valises. Se détachant du flux soutenu des voyageurs, une haute stature longiligne enveloppée dans un vieux pardessus fripé se détache de son pas plus lent. Pieds nus dans ses sandales de cuir ajourées, inappropriées pour un mois de février, le voyageur sans bagages à la paisible claudication détachée de l’inutile empressement de ses congénères de pérégrination évoque vaguement la spiritualité monacale. Lors de ses venues dans la capitale, Denis s’amuse à rester à l’affût d’identifier des personnages publics au beau milieu de la foule et reconnaît, dans l’ascète au large béret noir, Père Fayrac dont il ignorait l’existence il y a quelques jours encore, avant de le voir à la télévision exposer avec humilité son parcours de vie exemplaire.

Voiture treize, levant les bras, Denis place son sac dans le porte-bagages d’aluminium. Les reflets aux teintes orangées de la moleskine des sièges du Capitole s’accordent à l’explosion de couleurs vives qui partout promettent l’advenue prochaine du confort matériel généralisé et du bonheur universel. Comme insensible aux variations de température, aux contraintes et aux aspirations des communs des mortels, le Compagnon de Jésus s’assoit à son tour sans se départir de son imperméable. Seul le mètre du couloir de déambulation les sépare maintenant.

Va-t-il lui parler ? S’autoriser à troubler l’intériorité pensive de son voisin ? Qu’a-t-il à lui dire d’autre que banalités ? Denis reste troublé par ce qu’a raconté la petite lucarne. Le vieil homme est l’aîné d’une fratrie composée aussi de deux autres personnages symbolisant tout ce que son enfance ouvrière honnira à jamais : l’un est patron des patrons, président de la caste richissime des grands capitaines d’industrie français, l’autre un homme politique en vue, fervent défenseur d’un conservatisme satisfait. A quoi bon échanger avec quelqu’un qui ne peut être que l’alibi bien-pensant d’une famille incarnant la domination de classe et le mépris qui poussent le reste du monde à sa propre dépréciation ?

Mais la curiosité est plus forte. Denis finit par tourner la tête, se penche vers le saint-homme, engage timidement la conversation. Le missionnaire se montre d’une volubilité surprenante évoquant sa vie simple en Inde, sa vocation au service des plus pauvres, les dalits, les sans-castes, ses rencontres avec Nehru et Gandhi, son accomplissement dans le renoncement. Il rayonne de compassion pour son prochain. « Il se pourrait que ce soit un long chemin que de se dépouiller de sa fatuité pour s’emplir de la richesse d’autrui » finit-il par énoncer.

Denis en reste coi. En son for intérieur, le silence qui s’en suit n’est battu que par les échos telluriques de l’appel à une autre vie. Il se pourrait que… tac-a-tac, tac-a-tac…, il se pourrait que… tac-a-tac, tac-a-tac : le roulis psalmodié comme une prière par le convoi lancé à pleine vitesse s’accorde à la sentence ecclésiastique. Dans le haut-parleur nasillard, le grésillement de la voix du chef de train annonce le prochain arrêt où disparaît le fantomatique aumônier.

Denis reste seul avec ses interrogations : peut-il imaginer tout quitter, son emploi, sa famille, ses amis pour se consacrer aux autres ? Peut-il se soustraire au destin imposé par sa filiation ? Echapper à la fin morbide qu’il lui réserve ? Quel sens cela aurait-il de s’aventurer sur les pas des bienheureux ? Peu importe la question : ses certitudes et son assignation sociale se sont évaporées. Il est désormais empreint d’une indécision douloureuse. Absent, les yeux divaguant dans le vide, il fixe la fenêtre du train. Elle s’ouvre en glissant manuellement la vitre supérieure de haut en bas au risque de tenter dangereusement le passager d’aller chercher, tête à l’extérieur, une bouffée d’air pur. Son regard s’arrête sur la recommandation gravée dans le rectangle gris clair en alliage de maillechort fixé par deux vis de nickel sur la tôle intérieure du wagon.
Il lit les caractères majuscules :

E PERICOLOSO SPORGERSI
DO NOT LEAN OUT THE WINDOW
NICHT HINAUSLEHNEN
NE PAS SE PENCHER AU DEHORS.

 

(Photo  Pixabay)

 

Marc Bécret

Marc Bécret

Marc BECRET se définit comme un homme ordinaire qui cherche à échapper à la médiocrité. Né à la fin des années 50 du XXème siècle, il entame la dernière partie de son existence. Il aime à dire que la vie n’est que le long apprentissage du renoncement à la vie et songe souvent à l’affirmation attribuée à Georges BATAILLE selon laquelle il faut regarder venir la mort les yeux dans les yeux et l’accueillir comme une ultime jouissance. La littérature constitue l’une de ses béquilles existentielles mais il hésite à écrire de peur de rajouter de la banalité à la banalité et n’a donc jamais publié.

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