Du vent sur les crêtes

(Partout par ici)

Quels mots pour souffler dans la page un peu du corps-à-corps du mistral avec les collines, avec quiconque a part à l’empoignade, loin du béton et du bruit?

Des mots de qui voit tout, se repère, assume, affronte. Des mots d’arpenteur. J’en suis pauvre. La nature me perd. M’engloutit. M’intempère. Me fait fourmi de contrebas, vue de haut par une crête narquoise, une désirable verticale, loin, haut. J’en cherche encore.

***

Sur ce chemin, mes pieds sont au centre d’un monde au diamètre de mes bras ouverts d’humaine très petite, un cercle mouvant.

Un pied devant l’autre pour m’assurer de l’équilibre, m’assurer que sous mes semelles, c’est bien du sentier qu’il s’agit : marcher ajoute des pas aux pas, mais mon aire ne s’étend pas : sa modestie autorise bien quelques prises collatérales, la plainte odorante des touffes foulées, la bourre d’églantier qui chatouille un thym, l’alerte de l’oiseau qui frotte en filant ses plumes aux feuilles. Mais est-ce assez ?

Dans cet espace grand ouvert, être ainsi maintenue par l’urgence de ne pas tomber, frustrée par la courte vue ? Tenue à la contemplation de mes grosses godasses quand il y a tout près les talus et leurs bestioles, les roches, le végétal costaud aux verts stoïques et gris, et les lointains ?

Et voilà qu’y souffle le mistral, tourneur en bourrique, voilà qu’augmente la précaution et la contention du corps, que se resserrent nos œillères, nous absorbant davantage dans la vue de la caillasse traître aux pieds, de l’à-pic ; il nous vole tout du paysage. Il ne s’agit plus que de s’arc-bouter contre le grand ébouriffeur, de monter les chemins coupants aux pieds, pointus, traîtres aux chevilles, et par lui plus pentus encore.

***

Vive le vent, vive le vent d’hiver, cet ogre qui se fiche pas mal de mes chochotteries, se contrefiche que je bougonne, que je n’aie pas ce que j’attends. Qui m’empêche.

Me force :

À frissonner, à l’ombre, sous les coups de langue de ce subreptice. C’est sec de sec, cette léchouille-là, et pourtant c’est comme de l’eau glacée sous l’encolure, ça me tiraille de travers, m’abattrait bien, mais je suis cramponnée des orteils à la pierraille sous la semelle.

À maudire, maugréer, me faire mauvaise comme lui.

***

Vive le vent le vent d’hiver, le maestro du coin qui fait le ménage pour le roi soleil !

Plus haut dans les montées, à découvert, on cuit à l’étouffée ; le maître rôtisseur, bien plus blanc qu’or, prend ses aises, se répand sur ma face rouge en suées sèches, et les deux pontes jouent à qui mieux mieux, chaud, froid, pull, pas pull, pas chapeau car s’envole, trop drôle, méchant flic, gentil flic, Eole, Apollon, et vice-versa, le mal et son remède, ou encore torturent ensemble : soleil sur tête, brûle nuque, vrille cervelle, vent coupe lèvres, coupe poumons que déjà le pas poussif empêche assez ; me siffle à l’oreille, ce serpent, m’ôte l’ouïe, les branches rèches des arbustes s’y mettent, en chœur cinglant de badines.

Mais tant mieux ! Non content de me couper la parole, il me rend sourde aux compagnons de route. Pas me parler les marcheurs, merci.

Le souffle écourté sous ce souffle de monstre à la menthe forte réclame ce mutisme, ce tête-à-tête réticent entre l’élément, nos histoires, et nos fibres, chacune, qu’il mesure, pèse, et nous rend décapées.

***

Aussi bien je vois que parfois monseigneur, garde-chiourme apitoyé, d’une bourrade me pousse dans le dos, manière d’excuse, vive le vent d’hiver, manière de dire, je t’aide un peu, je ne connais pas ma force, c’est tout ; mais gaffe-toi plutôt à lui là-haut. Il y a ça aussi, un rire minot au cœur de l’ardu du maudire ?

***

Enfin

il y a un moment où le cœur

peu à peu ralentit dans la grosse caisse du thorax, c’est le col sous mes pieds, le vent joue de l’ocarina dans mes oreilles, creuse mes os par les oreilles, puis mes côtes se font caisse claire et ça joue ensemble une musique de transe très ancienne.

Pause. Han !

Les écailles tombent de mes yeux qui se ferment, se rouvrent et là où on se tient maintenant,

c’est un

balcon sur

la méditerranée ,

des deux côtés

de ce fil

de roc,

de poussière,

au loin la mer,

entre deux baies

un pont :

cette crête.

Permis enfin de contempler.

La voilà aussi, la Victoire, l’abrupte Sainte, et le Ventoux, sa squame de neige sur l’arête du nez, royal quand même, effronté à tout vent, lui.

Vent d’en haut alors semble attendri, sitôt possible cet accouplement des horizons,

sitôt que le sentier est devenu trait d’union de tous les je-ici avec tout-sauf-je,

comme qui dirait, le monde.

***

Vive le vent, vive lui aussi, et vive nous, dit ce peu de fleurs,

romarins que griffent quelques traits de bleu mat,

ou des médicinales, on ne sait lesquelles mais ça sent

-ce n’est pas parce que c’est gris maigrichon que ça ne se fait pas remarquer-,

ces argéras aussi, face à la grande bleue, piquetis à peine verts, dards jaunes, narguent le vent d’hiver et les deux lobes luisants de la mer, s’osent, oui, houle face à eux.

L’air alors entre dans les poumons comme dans des bulles, y dissémine toutes ces fausses maigres-là, toutes ces plantes à vent, ces intruses qu’on éternue, et celles aussi qui naviguent incognito dans le sang, y infusent, brave tisane d’hiver pour le cœur.

***

Au sud, là haut, sous ce vent du nord, des kerns, stèles penchées comme arbres, monuments à la joie du mouvoir, du respirer, du dire merci à la colline ossue qui a bien voulu de nous, entasseurs de pas et de pierres ; chacun, monument à ce paradis de l’étape,

cette ponctuation avant l’arrivée,

paradis de l’ici et maintenant,

autant dire paradis,

point, à la ligne.

C’est ainsi qu’on voit s’élever en courtes colonnes alambiquées et polychromes les grands ah de presque chaque passant : qui résiste à ponctuer sa pause-éternité d’une pierre qui soit sienne, à intimer ainsi au vent d’en haut un point d’orgue, un suspens sur l’unisson de je au monde, quand on sait que le retour ne sera que l’écho ricochet de cet accord majeur ?

Sur ces kerns d’exclamation je dépose aussi ma part de caillou, contre toute évidence d’écroulement, au ralenti, avec d’abord un léger tremblé qui pourtant s’enracine enfin dans la pierre du dessous. Plus zigzagants à chaque strate, ils continuent debout, immobiles sous les rafales. C’est ainsi qu’il faudrait écrire.

Apprendre d’eux le poids, jeter, lourde, son fil à plomb, son beau rêve géométrique ascendant, perdre au vent les baudruches de ce désir énergumène de la verticale de mon plexus au ciel, se suffire enfin d’un pas assez qui ne soit pas trop peu, lui donner contrepoids chaloupé, osciller pour se planter : est-ce donc cela, l’équilibre, la leçon des tangages d’hiver là-haut ?

***

À présent l’air est bleu fleur, si bleuet que du tiède entre par les yeux ; l’abri court des buissons ajuste au peson les feux du soleil et les élans de la grande soufflerie, baissant le caquet aux grandes orgues, n’en laissant que ce murmure qui est le coussin amical de la conversation et du silence.

Il peut alors s’ouvrir, le sac à dos des mots ordinaires pour dire la faim, le pain, les muscles, le vin, toutes les odeurs, l’imminence des cistes, et le nom d’autres lieux au loin. C’est aux trous de ces mots qu’on se dit, mine de rien, que du vent sur les crêtes on prend de la graine, de la bonne.

Il est donc temps de s’asseoir, de se chauffer le dedans de choses rondes à l’estomac, calés sur une terre dure au derrière, mais bonne fille pour nos pieds écarquillés.

Laure-Anne Fillias-Bensussan

Laure-Anne Fillias-Bensussan

Déracinée-enracinée à Marseille, Europe, j'ai un parcours très-très-académique puis très-très-expérimental en linguistique, stylistique, langues anciennes, théâtre, chant, analyse des arts plastiques, et écriture. Sévèrement atteinte de dilettantisme depuis longtemps, j'espère, loin de l'exposition narcissique et de l'unanimisme des groupes de réseaux, continuer à explorer longtemps la vie réelle et la langue, voire les langues. Reste que je suis constante dans le désir de partager, écouter, transmettre un peu de l'humain incarné au monde par l'écriture ; la mienne, je ne la veux ni arme militante, ni exercice de consolation, mais mise en évidence de fratersororité. J'ai publié deux recueils de poèmes, écrit une adaptation théâtrale, participé à la rédaction de nombreux Cahiers de l'Artothèque Antonin Artaud pour des monographies d'artistes contemporains ; je collabore aussi avec la revue d'écritures Filigranes. - En cours : deux projets de recueils de courtes fictions, et d'un recueil de poèmes. Maintenant, j'ai le temps.

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    6 Commentaires

    • Sylvie Mellet dit :

      Très beau texte car très évocateur – par son rythme notamment. On y entend le vent, on y sent la bousculade acharnée du souffle puissant, la pesée du soleil froid et brûlant. Le texte (et sa lectrice) tanguent avec le corps de la randonneuse, cherchent l’équilibre avant de parvenir à la crête, au balcon, à la pause méridienne.
      Plaisir aussi des souvenirs partagés.

    • Laure-Anne-FB dit :

      Bien heureuse, chère Sylvie, que mon vent t’ait emmenée, et qu’il soit un vent de partage!

    • Un vent très poétique.

    • Ariane dit :

      Superbe évocation, de ta plume toujours aussi précise et charnelle … qu’inspirée. Beaucoup d’expressions m’ont fait dire : oui, c’est ça. Je souligne celle-ci, où je me retrouve particulièrement : « osciller pour se planter, est-ce donc cela l’équilibre ? »
      Qui m’évoque (surprise !) ces mots de Montaigne « Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierais pas, je me résoudrais ».
      Merci pour ce beau texte.

    • André Bellatorre dit :

      Le lecteur aussi en prend de la graine (« à raison » oserais je dire à la suite de mon poète préféré qui n’était pas tendre avec le vent dont il parle avec beaucoup de malice : »Il arrive que la pluie l’ayant percé de trente six mille aiguilles, il s’affale comme une baudruche et disparaisse en un clin d’oeil du devant de la scène sans doute par le trou du souffleur » (FP)
      J’ai aimé ton évocation de ce vent qui fait flotter et tanguer le paysage, comme ta prose et ton texte qui n’est plus tout à fait dans son assiette! Il bouscule aussi la syntaxe et cela nous vaut des moments précieux de lecture. Ce vent il connait la chanson et ton texte nous la fait entendre superbement.

    • Michèle Monte dit :

      Beau texte de combat puis d’apaisement, avec ce qu’il faut d’amusement dans la bagarre, et de jeux de mots pour ouvrir le texte à de multiples résonances.

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