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Nous avons traversé le Lungotevere à hauteur du Ponte Sisto, sommes descendus sur les quais du fleuve, en direction de l’Ile Tibérine. Quelques personnes se faisaient dorer sur leurs serviettes, mi-ombre mi-soleil, comme dans les meilleures places des arènes andalouses. J’aimais bien : cela sentait l’ambre solaire. Il faisait presque bon sous les feuillages et avec la proximité de l’eau ; vous avez passé votre bras sous le mien avec une familiarité pleine de naturel.

Aucun oiseau ne chantait. Sur chaque rive du Tibre la circulation façonnait le bruit de fond indispensable à toute ville. Droit devant, la poupe de l’île et, derrière les pins parasols, le campanile de San Bartolomeo all’Isola se dressait comme un mât de dérision contre le ciel que la lumière délavait. Vous ne parliez plus. Dans votre silence se dévoilait un autre silence, immense, celui des siècles que Rome avait ensevelis, auxquels je n’appartiendrais jamais.

Cela me troublait et je me suis lourdement appuyée à votre bras. J’ai pressenti que vous alliez vous arrêter pour me considérer, mais je ne souhaitais pas que vous puissiez lire quoi que ce soit au fond de mes yeux, et surtout pas mes hantises que je n’entendais partager avec personne. À la hâte, j’ai pris dans mon sac à main mes lunettes de soleil pour les chausser. Il faisait sombre, tout à coup.

‒ Cette chaleur est vraiment accablante, avez-vous déclaré.

Comprenant que vous vous fourvoyiez, que vous attribuiez ma peine à la canicule de septembre, je me suis empressée d’acquiescer. La banalité même de votre phrase m’avait touchée. Vous avez proposé :

‒ Si vous le souhaitez, je vous offre une glace ou un verre à une terrasse du Trastevere… J’y connais quelques bonnes adresses.

‒ Je veux bien. Moi aussi, j’en connais… Des adresses… anciennes… toutes sortes d’adresses, à Rome et ailleurs…

Mes vieux démons refaisaient surface, que j’avais pourtant crus enterrés. Illusion, comme toujours. La bête demeurait tapie en moi, au plus obscur.

Nous avons traversé le fleuve sur le Ponte Cestio. Il y avait plus de monde que dans la boucle du Tibre : les bars, les boutiques, les restaurants attiraient les chalands qui, comme nous, rasaient les murs dans leur quête désespérée, et vaine, d’un brin de fraîcheur. Nous nous sommes assis à la terrasse d’un café via Corsini, sous des auvents de toile, et vous avez commandé deux Spritz.

Les glaçons tintaient dans les verres. J’ai bu le mien vite, trop vite : j’avais soif, il faisait chaud mais surtout j’avais peur que cette sécheresse intérieure qui naissait de la peur ne devienne envahissante. Peur de vous, et peur de l’avenir. Non celui qui allait se manifester dans l’heure et que je devinais inéluctable, mais l’autre, plus lointain et par là plus effrayant, celui qui désormais se compterait en mois, puis en années.

J’avais raison.

Vous avez commandé deux autres Spritz. Cette boisson me faisait du bien, douce, orangée, sucrée, elle descendait bas dans mon corps, au cœur de ses replis les plus intimes, et malgré la chaleur son alcool lui donnait une légèreté qui se communiquait à tout mon être. Je me sentais prête à refaire le monde en commençant par moi, tout reconstruire. Je devais pourtant me méfier, sachant que j’étais mon premier ennemi. Prolongeant ma rêverie, je vous ai dit :

Je suis douée pour les affabulations. J’ai passé ma vie à inventer, imaginer, broder. À fabuler au lieu de vivre.

Vous m’avez crue, sans l’ombre d’une hésitation.

Je sais ce qu’est l’affabulation, m’avez-vous répondu. Moi-même, j’ai passé ma vie à courir après des chimères. À inventer ce qui ne pouvait pas être, à imaginer ce qui n’était pas. La vanité de cette poursuite me condamnait à ignorer le bonheur, en m’empêchant de jouir de l’instant.

Je n’ai pas osé vous demander si j’en étais une, chimère : probablement oui. En revanche je vous ai avoué, à mi-voix :

‒ On se trompe toujours, lorsque l’espoir qui nous porte est trop fort.

Les couleurs de Rome revenaient me caresser : le vert sombre des cyprès et des pins parasols, le vert tendre et pâlot des glycines dont quelques-unes arboraient encore leurs grappes mauves, l’ocre des murs, ocre rouge, ocre jaune, ocre brun, le rose parfois.

Mon hôtel a cette couleur-là…

Vous avez prononcé ces mots en désignant de la main un mur ocre rouge, et esquissé un sourire enjôleur.

‒ Le mien aussi.

J’ai hésité un instant à vous répondre. Je me rappelais : vous étiez dans le train, vous regardiez par la fenêtre ; je revenais des toilettes et j’avais croisé votre regard, tandis que la porte donnant sur le soufflet s’ouvrait pour laisser le passage à une dame très élégante que vous n’avez pas vue.

‒ C’était donc vous que j’ai entendu ouvrir et fermer la porte peu avant midi, dans la chambre en face de la mienne ?

‒ C’était moi.

Puis, après un silence :

‒ C’était donc vous que j’ai entendue quitter la chambre d’en face en début d’après-midi ?

J’allais voir le Repos pendant la Fuite en Égypte.

Vous avez regardé vers le Jardin Botanique au bout de la rue en murmurant : Rien n’est simple… Vous avez commandé deux nouveaux Spritz et je vous ai dit en riant que j’allais être ivre.

Le soir descendait tout doucement sur Rome car l’été tirait à sa fin, la couleur des murs de la ville forçant sur les rougeoiements du soleil. Dans ce qui ressemblait à un déclin, vous m’avez demandé :

‒ Savez-vous que l’hôtel possède sur le toit une terrasse d’où se découvre une vue incomparable sur Rome ?

J’ai cligné des paupières, fermé les yeux, et vous ai énuméré les monuments qui s’y offrent. Vous avez ri à nouveau, parce que vous vous sentiez léger, parce que la légèreté est pour vous chose facile quand tout mon corps est de plomb, quand je ne parviens jamais à me détacher de la terre, la terre noire comme mes pensées. Brusquement vous vous êtes levé :

‒ Allons vérifier !

En soupirant j’ai répondu que je ne me trompais jamais. Dans votre regard qui s’est posé sur moi s’est allumée une lueur d’étrangeté. Nous avons quitté le café, retraversé le Tibre.

 

© Maheut Bolard-Veyretout

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